Temps dur, rapports pervertis

Mikhaïl Ahooja et Stéphanie Labbé tiennent les rôles principaux de ce drame familial sur fond de cyberintimidation.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Mikhaïl Ahooja et Stéphanie Labbé tiennent les rôles principaux de ce drame familial sur fond de cyberintimidation.

Il semble que nous passions sans cesse plus de temps rivés à l’écran d’un ordinateur, d’un téléphone ou d’une tablette. Nos outils de compréhension du réel sont devenus Google, Facebook, Twitter, Instagram, WordPress, YouTube, Pinterest, iChat et autres Tumblr. C’est notre rapport au monde et à l’autre, notre rapport aux objets comme aux émotions, et même notre relation à nous-mêmes qui ont été profondément altérés par l’arrivée de ces technologies. Pervers, de l’Irlandaise Stacey Gregg, mise en scène par Philippe Lambert sous la bannière du Théâtre de la Manufacture, aborde de front les conséquences de ces rapports pervertis.


Le théâtre a pris un certain temps avant d’aborder ces enjeux cruciaux, mais une dramaturgie qui fait écho à la manière dont Internet, dans son sens le plus large, bouleverse nos vies, commence à se constituer. Cet automne, il y a eu Nom de domaine, d’Olivier Choinière, une catharsis familiale qui prenait place dans l’antre d’un jeu vidéo en ligne, et Dom Juan_uncensored, de Marc Beaupré, qui jetait les bases d’une nouvelle forme de dialogue entre la scène et la salle par le truchement de Twitter. Cet hiver, il y aura Cinq visages pour Camille Brunelle, une pièce de Guillaume Corbeil sur la construction identitaire à l’ère des médias sociaux, dont Claude Poissant signe la mise en scène.


Sous des dehors de drame familial réaliste, voire anecdotique, Pervers est une percutante démonstration des dérives rendues possibles par Internet dans les sociétés occidentales, et plus précisément des proportions tragiques que peut prendre un geste apparemment sans conséquence. Au menu de la pièce traduite par Catherine Léger, qui a été créée en juin 2011 à l’Abbey Theatre de Dublin : pédophilie, cyberintimidation, atteinte à la vie privée, voyeurisme, narcissisme et paranoïa.

 

Un jeu dangereux


Mikhaïl Ahooja est sorti du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 2012 et Stéphanie Labbé en 2007. Frère et soeur, leurs personnages sont au coeur de la pièce dont l’action se déroule dans une banlieue ou un quartier un peu mal famé qui pourraient très bien être nord-américains. Ahooja incarne Gethin, un garçon au début de la vingtaine qui a des prétentions de cinéaste, mais n’a pas toujours pas trouvé le courage de quitter le giron familial. Pour donner du piquant à son film sur la pédophilie, le jeune homme demande à sa soeur de laisser courir de sales rumeurs sur son compte. Un jeu dangereux, qui aura de terribles conséquences.

 

Adolescence


Stéphanie Labbé incarne Sarah, une jeune fille en crise d’adolescence pas tout à fait sur la même longueur d’onde que son frère, mais surtout qui fait office de bouc émissaire des uns et des autres. « Il y a tout de même beaucoup d’humour dans cette pièce courte et très rythmée, tient à souligner la comédienne. De l’humour noir, bien entendu, mais par moments, on rit franchement. À la fin, il faut l’avouer, c’est beaucoup moins drôle. » « On trouve aussi un côté thriller, un suspense indéniable dans cette histoire, précise Ahooja. Il y a comme un nuage noir qui avance au-dessus de cette famille composée d’une mère monoparentale et de ses deux enfants. Il faut bien que l’orage finisse par éclater un jour ou l’autre. »


Thème central de la pièce, la cyberintimidation ne cesse de faire les manchettes de nos journaux. Trop souvent, les jeunes qui en sont victimes choisissent de s’enlever la vie. Amanda Todd en Colombie-Britannique. Tyler Clementi à New York. Ryan Halligan au Vermont. « Internet change complètement la donne, lance Ahooja. On ne vit plus du tout l’adolescence aujourd’hui comme on la vivait il y a 10 ou 15 ans. En fait, de nos jours, la dynamique parfois malsaine qui s’opère à l’école ne s’arrête jamais, la persécution continue de s’exercer sur Facebook ou YouTube. » « La maison a cessé d’être un refuge, ajoute Labbé. Ça, à mon avis, c’est tout simplement insensé. »


Parce qu’elle met en scène avec beaucoup de doigté, sans manichéisme, des réalités tragiques de plus en plus courantes et qui suscitent un terrible sentiment d’impuissance, mais parfois, aussi, un excès de zèle de la part des autorités et une inquiétante paranoïa au sein de la collectivité, la pièce est d’une indéniable pertinence.


 

Collaborateur

À voir en vidéo