Frédéric Dubois devant l’anéantissement du monde

Ajoutant au caractère absurde de l’œuvre d’Ionesco, le metteur en scène Frédéric Dubois (à droite) a confié le rôle du vieux roi mourant Bérenger au trentenaire Benoît McGinnis.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ajoutant au caractère absurde de l’œuvre d’Ionesco, le metteur en scène Frédéric Dubois (à droite) a confié le rôle du vieux roi mourant Bérenger au trentenaire Benoît McGinnis.

Dans le paysage théâtral actuel, personne d’autre que Frédéric Dubois ne s’est autant attaqué à l’oeuvre d’Eugène Ionesco. Pour un metteur en scène dans la trentaine, il est rare d’avoir autant frayé avec le maître de l’absurde. Avec une rare énergie, et de manière parfaitement décoincée, il a notamment monté La cantatrice chauve, La leçon et Jacques ou la soumission. Ionesco lui a permis d’approcher le verbe selon la mécanique de l’horloger, dans une théâtralité assumée, tout en travaillant les corps avec la précision du scalpel.

Mais Le roi se meurt, considérée comme le chef-d’oeuvre de fin de vie, se nourrit d’une matière un brin différente. « La rythmique n’est pas la même, dit Dubois, et même si le texte ne fonctionne pas selon une logique de déconstruction, même si la mécanique est moins présente dans la langue, je dirais qu’il y a des chemins syntaxiques semblables. C’est de l’Ionesco plus mature ; il y a un souffle à trouver, dans une logique de grand monologue shakespearien, qu’il faut bâtir comme un long argument, en apprivoisant sa rhétorique très calculée. »

 

Une question de temps


L’argument ? Si on caricature un peu, on pourrait le formuler à la manière d’une mise en garde : il faut occuper sa vie de manière consciente en prenant acte du temps qui nous est octroyé pour en faire quelque chose de valable. « C’est comme ça que je l’approche », réplique Dubois, qui a choisi de faire interpréter le vieux roi Bérenger par un acteur dans la trentaine, Benoît McGinnis. « Je pense que ce qui est en jeu, poursuit-il, ce n’est pas tellement l’âge que la manière d’aborder le temps. Certaines personnes font six vies pendant une existence de 60 ans, alors que d’autres ne font rien. C’est de ça que parle la pièce. J’ai choisi de faire mourir longuement sur scène un très jeune roi, de manière à poser au public des questions graves : Comment occupez-vous votre temps ? Que faites-vous autour de vous pour rendre le monde meilleur ? Quelle est votre inscription dans ce monde ? »


Trentenaire lui aussi, Dubois en profite pour réfléchir à ses propres inclinations à « rentrer dans le rang ». Très engagé, notamment contre la marchandisation du théâtre, il n’ignore pas que sa fougue risque de le laisser tomber s’il n’y prend garde. « Je trouve qu’à mon âge, c’est dur de résister à la logique marchande individualiste. Je vois plein de trentenaires qui se mettent à vivre la vie de leurs parents. Ils arrêtent de se poser des questions. Je n’accepte pas de voir autant de vies gaspillées. Le roi se meurt, c’est aussi un regard sur toutes ces existences anéanties - et je veux que ça nous rentre dedans très fort. On vit dans un monde de vies écroulées auquel on ne porte plus attention. »

 

Moi, moi, moi


La vision de Frédéric Dubois, indéniablement sociale, ancrée dans un regard inquiet sur la société et ses dérives capitalistes et individualistes, s’éloigne donc des interprétations spirituelles qui font de Bérenger un homme en plein cheminement métaphysique, en route vers le dépouillement et vers une mort sereine.


Certes, la reine Marguerite joue à ses côtés ce rôle spirituel, essayant d’entraîner le roi vers l’au-delà dans un état de plénitude. Mais elle n’y parviendra pas. « Le roi, affirme Dubois, demeure égoïste jusqu’à la fin. L’une des dernières répliques qu’il prononce commence par “moi, moi, moi”. Il ne vit pas une belle mort. Ionesco lui-même n’a sans doute pas réussi à mourir sereinement - il avait si peur de la mort. L’angoisse est victorieuse, pas la spiritualité. »


Il faut donc s’attendre à un spectacle tout orienté vers l’observation d’un monde à la dérive. « Toute l’oeuvre d’Ionesco, rappelle le metteur en scène, est une dramaturgie d’après-guerre, alors que l’Europe s’était tuée sur les champs de bataille. » Sommes-nous arrivés à une nouvelle incarnation de cette société déconstruite ? Dubois s’inspire en tout cas d’un essai de Gilles Dostaler et Bernard Marais, Capitalisme et pulsion de mort, qui constate que le libéralisme contient dans sa propre logique d’accumulation ni plus ni moins que la destruction de l’homme.


Ce terrible constat, sur la scène du TNM, nous parviendra dans un rapport très brut à la parole et dans une forte théâtralité. « J’ai toujours fait du théâtre très exacerbé, conclut Dubois, et ce spectacle n’échappe pas à la règle. Mais ce qui m’apparaît le plus important est l’immédiateté de la parole, le rapport très direct, très in-yer-face avec les mots et l’action. J’espère que ça causera une petite onde de choc. »


 

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