Bilan théâtre à Montréal - Pièces qui parlent, pièces qui voyagent

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	Sacha Samar a ému dans Moi, dans les ruines rouges du siècle, mise en scène par Olivier Kemeid (en arrière-plan).</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Sacha Samar a ému dans Moi, dans les ruines rouges du siècle, mise en scène par Olivier Kemeid (en arrière-plan).

Plus riche dans sa portion hivernale qu’automnale, du moins aux yeux des critiques du Devoir, l’année théâtrale 2012 aura souvent été une affaire de langue — ciselée, brutale ou pittoresque — ou de voyages dans le temps et dans le monde, du Québec des années 1930 à la Russie des années 1980. Déliquescence morale, suspicion face à l’Autre — celui venu d’ailleurs comme celui qui habite à côté —, tensions sociales, mais aussi réelle volonté de rencontre et d’ouverture, de la plus intime à la plus picaresque. Voici les choix de notre équipe, défendus par un(e), approuvés par tous. Producteurs et programmateurs, merci de prendre note.

L’opéra de Quat’sous, Sibyllines, à l’Usine C en janvier-février et au Théâtre français du Centre national des arts d’Ottawa en février-mars. Brigitte Hantjens a orchestré un grandiose Opéra de Quat’sous dans lequel les corps désarticulés illustraient l’emprise du système financier sur des êtres humains en perte de liberté et en quête d’une vie meilleure. Faisant sienne la colère qui traverse cette œuvre phare, elle l’a brillamment transposée dans un Québec des années trente en proie à l’assimilation. Et ce, dans la langue truculente de Jean-Marc Dalpé.
Philippe Couture
 
Orphelins, La Manufacture, à La Licorne en janvier-février. L’une des pièces les plus troublantes de l’année. Une puissante réflexion sur les racines de la violence et le repli identitaire, que le dramaturge Dennis Kelly a poussée jusqu’au bout de sa logique dérangeante. Dans la mise en scène sous tension de Maxime Denommée, cet intense huis clos était défendu par trois acteurs d’une grande vérité : Steve Laplante, Étienne Pilon et Évelyne Rompré.
Marie Labrecque

Moi, dans les ruines rouges du siècle, au Théâtre d’Aujourd’hui en janvier-février. Rarement la petite et la grande histoire auront fusionné avec autant de sensibilité et d’intelligence sur nos scènes. De la vie de l’acteur Sacha Samar, émouvant et visiblement ému dans son propre rôle, l’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid a tiré un récit d’apprentissage émaillé de références aux derniers jours glorieux de l’empire soviétique et à sa chute : Youri Gagarine, la Série du siècle, les Olympiques de 1980, Tchernobyl…
Alexandre Cadieux

Billy (Les jours de hurlement), Théâtre du Grand Jour, à La Licorne en avril-mai. Auteur de deux solos remarqués, Scotstown et Cranbourne, Fabien Cloutier nous a livré un texte dramatique dur sur la haine larvée et la colère des gens ordinaires, toutes deux bien entretenues par les idéologues du « gros bon sens ». Sobrement mis en scène par Sylvain Bélanger, superbement servi par les interprètes Louise Bombardier, Guillaume Cyr et Catherine Larochelle, Billy (Les jours de hurlement) fut la petite bombe qui secoua la Petite Licorne et ceux qui s’y aventurèrent.
A. C.
 
Je ne m’appartiens plus, à l’Espace Go en septembre. Sophie Cadieux, que Ginette Noiseux a eu la brillante idée de nommer en 2011 artiste en résidence à Espace Go, nous a offert en septembre dernier un parcours pour un spectateur à la fois, une bouleversante déambulation orchestrée par Alexia Bürger. Cette expérience, troublante sur le fond aussi bien que sur la forme, opérait une pénétrante réflexion sur l’extimité, cette mise en scène de plus en plus courante de nos vies privées, réinventait le rapport entre l’acteur et le spectateur et repoussait les limites de ce qu’il est permis de faire et de ressentir au théâtre.
Christian Saint-Pierre

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Entre la scène et la rue

Quel rôle le théâtre peut-il jouer dans la Cité en crise ? Artistes et spectateurs montréalais furent nombreux à se poser la question, au printemps dernier, alors que, chaque soir, à l’heure où débutent habituellement les représentations, étudiants et autres citoyens descendaient dans les rues afin de participer à des manifestations qui ont trop souvent viré à l’affrontement. Des carrés rouges se sont affichés sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, alors que d’autres ont été d’abord interdits au revers des vestes des employés du Théâtre d’Aujourd’hui. Nombreux furent les manifestants, masqués ou pas, qui donnèrent aux premiers rassemblements des allures de carnaval ; la radicalisation du conflit aura eu raison de la volonté de plusieurs d’allier expression artistique et contestation politique.
 
Si le hasard des programmations (ou quelque chose dans l’air…) nous aura permis de réfléchir à l’engagement en compagnie des dramaturges Philippe Ducros (Dissidents) et Annie Ranger (L’effet du temps sur Matèvina), c’est un spectacle étranger qui aura réalisé la plus percutante synthèse — en temps réel, s’il vous plaît — entre la scène et la rue. Alexis. Una tragedia greca des Italiens de la compagnie Motus a galvanisé les spectateurs du dernier Festival TransAmériques grâce à une incandescente fusion de théâtre documentaire et de performance.
 
Personnalité de l’année

Après une année riche en nominations enthousiasmantes (Jasmine Catudal à l’Usine C, Anne-Marie Olivier au Trident), l’annonce de l’embauche de Sylvain Bélanger au poste de directeur artistique et codirecteur général du Théâtre d’Aujourd’hui mérite d’être encore une fois saluée. Le metteur en scène aura eu une année 2012 particulièrement chargée : création de Billy (Les jours de hurlement) de Fabien Cloutier à La Licorne, reprise des Mutants entre les murs du même théâtre, collaboration avec un théâtre russe autour de L’enclos de l’éléphant d’Étienne Lepage… Le fondateur du Théâtre du Grand Jour et cofondateur des Écuries poursuivra au cœur de l’institution vouée à la création dramaturgique québécoise sa rigoureuse démarche dont les maîtres mots restent intégrité, lucidité et sensibilité.
 
Alexandre Cadieux