Douze femmes en confession

Voilées ou non, ces femmes musulmanes jouissent, exultent, fantasment. Comme toutes les femmes de la planète, elles sont aussi parfois violentées dans leur sexe, dépossédées de leurs propres corps.
Photo: LP Productions Voilées ou non, ces femmes musulmanes jouissent, exultent, fantasment. Comme toutes les femmes de la planète, elles sont aussi parfois violentées dans leur sexe, dépossédées de leurs propres corps.

Le sexe est partout, étalé sur papier glacé ou au grand écran. Arpenté, scruté en gros plan et en profondeur, le corps de la femme occidentale porte-t-il encore quelque mystère que ce soit ? Plus vraiment. Mais, plus de dix ans après le choc du 11 septembre 2001, lever un coin du voile de la femme musulmane est devenu presque plus tabou que de jaser crûment sexe, jouissance ou masturbation.


Comme l’avait fait avec fracas, il y a 17 ans, l’auteure Eve Ensler dans son cri du coeur féministe Les monologues du vagin, la femme de théâtre néerlandaise Adelheid Roosen déboulonne dans l’oeil du spectateur occidental plusieurs des grands mythes entourant la sexualité de la femme musulmane, dans ses intrigants Monologues voilés.


Malgré son titre, il n’est pas seulement question du controversé hidjab ici, source de polémiques et objet politique par excellence. Et encore moins de braquer l’objectif sur la seule religion musulmane, dans ces 12 témoignages de femmes. « Je n’ai pas fait ce spectacle pour faire dire aux femmes musulmanes ce qu’elles disent ou pensent tout bas… Elles ont le hammam pour ça. J’ai créé Les monologues voilés pour ouvrir les portes du dialogue ! », martèle la metteure en scène, qui constate l’immense fossé qui continue de séparer immigrants et communautés d’accueil.


Car, voilées ou non, ces femmes musulmanes jouissent, exultent, fantasment. Comme toutes les femmes de la planète, elles sont aussi parfois violentées dans leur sexe, dépossédées de leurs propres corps. Roosen a tendu l’oreille à 78 immigrantes musulmanes de première et de deuxième génération établies aux Pays-Bas et y a découvert des mères et des filles à mille lieues des préjugés et des clichés couramment véhiculés.


« J’ai interviewé des vierges de 17 ans, des lesbiennes et des grands-mères de 85 ans. J’étais comme une touriste dans mon propre pays. J’ai été invitée dans leurs maisons, dans leurs hammams, et j’ai vécu des moments merveilleux, même si certaines histoires étaient très tristes et très douloureuses, dit-elle. La conclusion, c’est qu’il y a un arc-en-ciel de voix dans cette réalité musulmane qui ne peut être ramenée à une seule entité. »


Bref, LA femme musulmane est une fiction, insiste Roosen. Même si la vie intime et le désir de toutes ces femmes sont traversés par les déchirements entre tradition et modernité, entre pays d’origine et pays adoption, ces voix sont plurielles. Turque, marocaine, algérienne, égyptienne, somalienne, malienne, iranienne et irakienne : il n’y a pas d’unité dans cette mosaïque bigarrée de paroles de femmes, peu ou jamais entendues.


« Ma principale préoccupation était de partir à la quête de la sensualité. Je voulais mieux comprendre les différences entre les mariages arrangés, les mariages blancs, la circoncision, l’excision. Je cherchais des réponses aux choses qui étaient connues des deux religions. Mon but n’était pas tant de montrer les différences que les similarités », affirme Adelheid Roosen.


Mon vagin, un permis de séjour!


Ces voix, qui parlent de plaisir, de maternité, de désir, appellent un chat un chat et une chatte une chatte.


Tantôt appelé la « honte », la « touffe frisée », le « zèbre », la « colline », ou la « bouche », le vagin raconté par ces femmes arrache les rires autant que les larmes. « Mon vagin est un permis de séjour ! », clame une femme à la double nationalité, sans naïveté sur les réelles motivations de son mari. Au son d’oud et de tambours qui font chalouper les hanches, ces paroles libres dénoncent le culte de la virginité à tout prix, se rient de cet hymen intact brandi par l’homme comme un trophée. Hymen dont elles s’amusent à falsifier la rupture, à coup de piment et de sang factice ! Des sujets crus, certes, mais que Roosen aborde avec délicatesse et mesure, sans voyeurisme.


Dans un pays encore fragilisé par le meurtre de Theo Van Gogh - assassiné en pleine rue en 2004 par un islamiste radical pour son documentaire dénonçant la soumission des femmes dans l’islam -, toucher ne serait-ce que du bout des doigts la condition des femmes musulmanes était un projet plus que périlleux. Maintes fois menacées, Adelheid Roosen et ses comparses ont fait sciemment le choix de taire l’intimidation dont elles font l’objet et continuent de combattre le fléau par cet exercice de vérité.


« Nous avons décidé de passer ces menaces sous silence et d’insister sur le dialogue que provoque la pièce », plaide l’énergique metteure en scène, qui a réussi à présenter ces monologues au parlement néerlandais, en prévision d’un débat en chambre sur les minorités religieuses.


Malgré leur potentiel explosif, Les monologues voilés ont connu un succès immédiat et ont été repris en quatre langues (néerlandais, français, anglais et turc) dans huit pays, dont la Belgique (200 représentations), la France, les États-Unis (80 représentations) et dans des festivals en Jordanie et en Égypte, terres pourtant fertiles en religieux radicaux. Même si le texte de la pièce féministe est resté inchangé partout où elle a été présentée, en France, une version plus pudique de l’affiche a été préférée. Dans l’Hexagone, où le port du voile et la question de la laïcité polarisent l’opinion, l’affiche au niqab translucide laissant deviner des seins bien dodus a été troquée pour une version opaque, plus « islamiquement correcte ». Preuve que même les producteurs français rompus à cette proposition demeurent sensibles aux préjugés tenaces.


Voilées, ces femmes ? Leur parole, elle, ne l’est pas. Un spectacle qui traque les clichés, plaide l’ouverture à l’autre et fait la lumière sur la chape des traditions qui minent toujours la vie de milliers de femmes, niqab ou pas.

 


***

La voix manquante 

C’est après avoir joué comme comédienne dans la version néerlandaise des célèbres Monologues du vagin qu’Adelheid Roosen a décidé de créer, en 2003, à Amsterdam, cette version « musulmane » de la pièce féministe. « Mon inspiration fut ce qui manquait aux Monologues du vagin, à savoir la voix des femmes musulmanes. Mon but n’était pas de percer des tabous, mais de poursuivre mon questionnement. J’ai travaillé en Égypte et en Turquie, et j’y ai découvert des femmes très drôles, très expressives et très libérées », explique l’auteure.

Le brûlot féministe créé en 1996 par Eve Ensler et traduit depuis en 46 langues a été joué par les plus grandes pointures, ici en 2002 et en 2012, en France et aux États-Unis, incarné tour à tour par les Whoopi Goldberg, Kate Winslet, Glenn Close et Susan Sarandon. Roosen a pu donner vie à cette version « voilée » après avoir obtenu l’imprimatur de l’auteure américaine.

Depuis, la pièce a été présentée à Amsterdam, à Berlin, à New York, à Boston, à Bruxelles, au Caire, à Amman, à Ankara et en France. « Le concept d’appeler l’autre “ étranger ” n’entre pas dans ma perception des choses. Pour moi, en dépit des différences, la nature humaine est la même. La différence est quelque chose que nous créons pour nous sentir en sécurité. »

2 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 1 décembre 2012 09 h 55

    Bravo

    Sexualité et liberté vont de pair. Que vaut une vie sans le droit au plaisir?

    Il faut toujours se méfier de ceux qui en ont contre une libre sexualité des individus, ces gens sont presque toujours dangereux.

    Les religions sont des ennemis du plaisir qu'il veulent remplacer par le sacrifice au nom d'un être imaginaire qu'ils appellent Dieu, Allah etc.. Ils veulent que l'on gaspille l'unique vie que nous avons et qui est ultra brève, au nom d'une illusion !

    Profitons de la vie à plein car demain, ou presque, nous serons morts et tout sera fini. La vie après la mort c'est comme le Père Noel, une croyance absurde. Tout vit et meure dans l'univers , de l'étoile à la bactérie..

    • Hélène Nicole Richard - Inscrit 2 décembre 2012 08 h 50

      Je suis d'accord avec vous sauf ce qui concerne Dieu. Je crois qu'il existe une puisssance qui a fait ou fait tourner l'univers, auquel on peut se connecter pour être plus fort.

      Ceci étant dit, cette force n'est qu'énergie, comme l'électricité,et n'a aucun jugement sur les actions des hommes et des femmes. C'est chacun dans sa conscience qui juge ce qui est bon ou mauvais, selon ses croyances.

      Certains veulent imposer leurs propres croyances comme loi, et le justifie en disant que c'est la volonté de Dieu. Cela est comme dire que c'est la volonté d'Hydro-Québec.

      Dieu a autre chose à faire que de prendre position sur nos comportements. Il est occupé à faire tourner la terre en rond, pour qu'on n'en tombe pas en bas!

      Obliger une personne à se vêtir d'une manière ou d'une autre, très sexy ou très couverte, c'est essayer d'imposer nos croyances. Si je vend de la bière et je crois qu'une fille en bikini va faire augmenter mes ventes, j'obligerai le mannequin à porter un bikini. Si je vends une prochaine vie, et je crois que Dieu est contre le plaisir du sexe, j'obligerai mes concitoyens à ne pas le valoriser en le cachant. Tout comme on essaie présentement de cacher les cigarettes pour éviter que les gens les fument.
      Mais les gens, ils finissent par faire ce qu'ils veulent quand ils sont grands.
      Je vous souhaite tous de grandir.