Toutes ces femmes en elle

Clémence DesRochers
Photo: François Pesant - Le Devoir Clémence DesRochers

Comédienne, écrivaine, chanteuse et humoriste, pionnière dans bien des domaines, Clémence DesRochers a fait ses adieux à la scène il y a quatre ans. Pour nous rencontrer, la petite grande dame, qui aura 79 ans le 23 novembre prochain, a accepté de quitter sa paisible maison en Estrie. Dans le foyer du théâtre Espace Go, resplendissante, l’oeil vif comme au premier jour, elle explique à quel point elle a été heureuse d’apprendre que ses textes allaient servir de matière première à un spectacle de théâtre impliquant la metteure en scène Brigitte Poupart, la comédienne Pascale Montpetit et la chanteuse et compositrice Ariane Moffatt.


« Je fus, et je suis toujours, ravie, lance-t-elle. Mais je dois admettre que j’ai été tout d’abord surprise. Je me suis demandé comment elles allaient s’y prendre, quelle formule elles allaient adopter pour mettre tout ça ensemble. J’ai tellement des écritures différentes : des folies, des chansons douces, des poèmes… En 50 ans, on a le temps d’écrire pas mal de choses, vous savez. » L’inclassable Clémence semble particulièrement touchée par le caractère multigénérationnel du projet. Il est vrai que le spectacle pourrait bien contribuer à la transmission d’un précieux répertoire.


« Je me réjouis de savoir que Pascale ne va pas jouer Clémence, mais bien s’approprier les textes choisis par Brigitte parmi tout ce que j’ai écrit, les textes qu’elles aiment toutes les deux et qu’elles trouvent les meilleurs. Je suis aussi très heureuse de voir qu’elles se sont entourées de jeunes créateurs, des gens qui, parce qu’ils ne me connaissent pas, vont apporter un regard neuf. À vrai dire, tout ça m’intrigue beaucoup. J’ai hâte d’être assise dans la salle et de découvrir le résultat. C’est un événement important pour moi. Je souhaite que ça soit un grand succès et qu’ils aillent partout. »


Clémence DesRochers avoue que le projet réalise en quelque sorte un rêve, celui d’être reconnue comme une auteure à part entière. « Je me suis toujours considérée comme une auteure, mais surtout une auteure pour Clémence. Cette fois, d’être jouée par d’autres, ça me donne le sentiment de changer de catégorie. J’ai toujours écrit non seulement pour être entendue, mais aussi pour être lue. J’ai mis des heures et des heures à chercher le bon mot ou la bonne rime. Je n’ai jamais pris ça à la légère. J’ai souvent abordé des thèmes comme la maladie, la vieillesse et la mort, des affaires qui ne sont pas, disons, très “ show-business ”. Je n’ai jamais voulu faire de la scène autrement que pour raconter ce qui me touche, pour parler de la vie éphémère qu’on a à vivre, qui est pleine de plaisirs et de tristesses. Je ne sais pas ce que les gens vont en retenir, mais moi, en tout cas, ça m’a beaucoup aidée de nommer tout ça. »


Il semble évident en écoutant l’artiste que ce qui lui inspire le plus de fierté est d’avoir offert une tribune à des femmes qui n’en avaient pas. « J’ai voulu donner une voix aux femmes effacées, explique la principale intéressée. J’ai voulu parler de celles dont on ne parlait jamais, rendre hommage à ces magnifiques femmes qui font le monde et qu’on ne chante pas. Je suis heureuse d’avoir toujours écrit sur des sujets qui me touchaient moi, des sujets qui me faisaient rire et pleurer, et d’avoir réussi ce faisant à rejoindre des tas de gens qui se sont reconnus dans mes mots. »


S’il est une chanson dans laquelle de nombreuses femmes se sont justement reconnues, c’est bien celle que Clémence DesRochers a écrite pour rendre hommage à l’amour de sa vie. « Je suis contre les étiquettes, lance-t-elle. Je ne suis pas gouine, je ne suis pas lesbienne. Je suis Clémence, et ça suffit. Si je vis avec Louise, c’est que j’aime Louise. Je n’ai jamais voulu me mêler à un mouvement, marcher dans la rue avec une banderole. J’ai fait ce que j’avais à faire avec ce sujet délicat : j’ai écrit et chanté Deux vieilles. Je suis contente de savoir que la chanson a fait plaisir à beaucoup de filles, qu’elle est en quelque sorte devenue un hymne. »


« Je n’écris plus du tout, révèle Clémence. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est là, c’est donné. Si ça reste, tant mieux ; si ça ne reste pas, tant pis. S’il m’arrive de m’ennuyer de la scène et du contact avec le public, je peux vous dire que je n’ai plus du tout envie de monter un spectacle, plus le goût de renouer avec le trac. En fait, je ne veux plus de contraintes. Je veux me lever et n’avoir aucune obligation. » Après une vie aussi bien remplie, Clémence DesRochers estime qu’elle mérite de profiter des plaisirs simples : le chant d’un oiseau, la splendeur d’une fleur, les couleurs changeantes d’un paysage. Un spectacle qui, dit-elle, s’accompagne parfaitement d’un bon verre de vin blanc. Voilà bien un privilège qu’on ne saurait lui retirer.


 

Collaborateur


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De l'importance de Clémence


Lucie Joubert, professeure à l’Université d’Ottawa, auteure de deux ouvrages sur l’ironie et l’humour des femmes (Le carquois de velours, l’Hexagone, 1998, et L’humour du sexe. Le rire des filles, Triptyque, 2002), a accepté de répondre à nos questions sur l’héritage de Clémence DesRochers.

Quel est l’apport de Clémence DesRochers dans l’histoire de l’humour au Québec ?

C’est la première femme à faire du stand-up, dans l’acception contemporaine du terme. Avant elle, il y avait eu des comédiennes comiques (Manda Parent, la Poune, Juliette Pétrie). En même temps qu’elle, on a vu se développer des carrières de comiques (Dominique Michel, Denise Filiatrault). Mais Clémence a créé son propre univers, comique et poétique, et l’a défendu elle-même. Elle a su traquer l’humain (qui est rarement sublime) dans tout le quotidien. Elle nous a fait voir les travers de la société sans pour autant se poser en juge. Sa force est de ne rien bousculer, de faire réfléchir sans recourir à la provocation gratuite.

Pensez-vous qu’on va encore enseigner, étudier, transmettre, dire et interpréter les textes de Clémence dans 100 ans ?

Je ne suis pas très optimiste à cet égard parce que je trouve qu’on a la mémoire bien courte. Toutefois, ce spectacle, La démesure d’une 32A, montre bien que son œuvre suscite encore de l’intérêt, dans sa polyvalence, et c’est tant mieux. C’est par les femmes, qui lui doivent beaucoup, que Clémence va connaître la pérennité. La regrettée Hélène Pedneault travaillait justement à un ouvrage qui aurait rassemblé tous les textes de Clémence à ce jour, mais la mort l’a prise de vitesse, hélas. C’est très dommage.

Est-ce que vous voyez des héritières de Clémence dans le Québec d’aujourd’hui ?

Clémence avait un immense talent, mais elle a aussi bénéficié d’une conjoncture que doivent lui envier bien des humoristes femmes : comme elle était la première, elle a pu parler des « affaires de femmes » sans qu’on (se) dise : ah non, pas de l’humour de filles ! Aujourd’hui, il y a plus de filles humoristes, certes, mais leurs textes sont écrits souvent par des hommes et il ne faut surtout pas lasser le public avec des sujets trop « féminins » ou de l’humour de « matante ».

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