Philippe Dumaine, redresseur de mythes

Philippe Dumaine s’est servi du mythe d’Orphée pour explorer les discours féministes.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Philippe Dumaine s’est servi du mythe d’Orphée pour explorer les discours féministes.

« Orphée est le musicien et poète le plus célèbre de la mythologie grecque. De nombreux auteurs, dont William Shakespeare, y ont fait référence, et plusieurs ont adapté son histoire pour l’opéra, le cinéma ou le théâtre. Nous ne voyons donc aucun intérêt à raconter ici le mythe d’Orphée. » C’est avec ces mots que le metteur en scène Philippe Dumaine a choisi d’ouvrir Orphée Revolver, le deuxième spectacle de sa compagnie, hybris.théâtre. Parce qu’il considère que la version d’Orphée a suffisamment circulé, le jeune homme a souhaité donner une tribune à Eurydice, celle que son mari, incapable de résister à la tentation de se retourner, n’a su libérer des enfers.

« Jamais on ne lui demande son avis, jamais même on ne l’entend, explique Dumaine. Nous avons voulu imaginer ce qu’Eurydice dirait si elle avait une voix. Le mythe d’Orphée est ici un prétexte pour explorer des discours féministes. Nous avons construit le spectacle en salle de répétition, par associations d’idées, à partir de ce que les grands thèmes du mythe nous inspiraient, mais aussi à partir de ce que nous sommes, de ce que nous pensons et des positions, parfois contradictoires, qui sont les nôtres. » Le mythe agit donc comme un point d’ancrage, un moteur, un puissant tremplin qui mène le metteur en scène et ses acolytes loin, très loin de la case départ.


Diplômé de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM et actuellement à la maîtrise en histoire de l’art avec concentration en études féministes, Dumaine avoue que ses références esthétiques, qui vont de la danse à la performance en passant par les arts visuels, sont plutôt européennes. L’influence du metteur en scène français Claude Régy sur la première création d’hybris.théâtre, Persona, était manifeste. « Cette fois, j’ai été très influencé par Alexis. Una tragedia greca, le spectacle de la compagnie italienne Motus qui a été présenté à Montréal lors du plus récent FTA. Ce genre de pratique, éminemment politique tout en étant très innovateur sur le plan formel, c’est précisément ce qui m’intéresse. »


Le geste tragique posé par Orphée, c’est-à-dire regarder derrière lui malgré l’interdit formulé par Hadès, a incité l’équipe à établir un parallèle avec la roulette russe, ce jeu qui consiste à mettre une cartouche dans le barillet d’un revolver, à tourner ce dernier de manière aléatoire, puis à pointer l’arme sur sa tempe avant d’actionner la détente. « C’est la même tentation qui opère dans les deux cas, explique Dumaine, le même désir de jouer avec la vie. C’est un motif récurrent en littérature et au cinéma, mais aussi dans la culture populaire, notamment dans la chanson. » Cette prise de risque, au coeur du spectacle, est également au centre de la démarche de Dumaine, ce « théâtre de recherche et de résistance » qu’il pratique avec ses acolytes, les comédiens Luc Chandonnet, Marie-Ève de Courcy, Mylène Bergeron et Danièle Simon.


En effet, entrelacer les écrits de Pierre Bourdieu et ceux de Madonna, les points de vue de Judith Butler et ceux de Nicolas Sarkozy, pour aborder avec détermination la féminité dans ce qu’elle peut avoir de plus subversif, de plus transgressif, ça dénote une certaine témérité. « Il nous fallait multiplier les discours, admettre la notion de collage, opposer les arguments et même remettre en cause quelques conventions théâtrales, explique Dumaine. Tout de même, pour servir de colonne vertébrale, nous avons choisi trois grandes figures : la sculptrice française Camille Claudel (1864-1943), la prostituée suisse Grisélidis Réal (1929-2005) et la militante américaine Valérie Solanas (1936-1988). Le résultat est violent, acerbe, souvent ironique, parfois caricatural et même, par moments, franchement subversif. »


 

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