Jean-Marie Papapietro et les douceurs de l’absurde

« Vialatte fait preuve de bienveillance envers la race humaine», souligne en entrevue au Devoir, Jean-Marie Papapietro, directeur du Théâtre de Fortune.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Vialatte fait preuve de bienveillance envers la race humaine», souligne en entrevue au Devoir, Jean-Marie Papapietro, directeur du Théâtre de Fortune.

On aurait parié que Jean-Marie Papapietro, directeur du Théâtre de Fortune, allait un jour ou l’autre se frotter à la prose délectable d’Alexandre Vialatte. C’est que le metteur en scène d’origine française, dont les passions pour le théâtre et la littérature sont des vases joyeusement communicants, s’est plus d’une fois au cours de la dernière décennie — et toujours avec beaucoup de doigté — mesuré à des écrivains qui ont su cristalliser l’absurdité de la condition humaine pour la muer en poésie.

À la manière de Robert Pinget et de Samuel Beckett, Alexandre Vialatte porte un regard aigre-doux sur l’existence, il exprime les dérives de la civilisation tout en gardant le sourire aux lèvres. Pour rendre hommage à l’auteur français mort en 1971, Papapietro propose Et c’est ainsi qu’Allah est grand !, un collage de chroniques défendues, on s’en doute avec panache, par le comédien, auteur, danseur et performeur Gaétan Nadeau.


Romancier, traducteur et enseignant, Vialatte avait, à propos de la chronique journalistique, cette très belle formule : « Une chronique, il faudrait la faire pousser comme une herbe dans les fentes d’un mur, dans les pierres de l’emploi du temps. » Pendant 18 ans, des années 1950 aux années 1960, dans les pages de La Montagne, un quotidien auvergnat, l’homme a tenu une colonne où il parlait de tout et de rien, de culture, de grammaire et de vie de société, mais toujours avec un esprit irrésistible, un humour d’une grande finesse et une clairvoyance peu commune.


Rappelons qu’en 2005, à l’Usine C, le Français Denis Wetterwald avait présenté L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau, une sélection de ces mêmes Chroniques de La Montagne intégralement publiées, sous les auspices du fils de Vialatte, en deux tomes totalisant deux mille et quelques pages chez Robert Laffont.


« Vialatte me remue, avoue d’emblée Papapietro. Je l’ai découvert à travers Kafka, dont il a traduit plusieurs livres. Ses romans m’ont passionné, mais j’ai été tout simplement séduit par l’intelligence et l’oralité de ses chroniques, par la générosité dont elles témoignaient, ce besoin de réagir à l’actualité et de partager dans l’immédiat. Je voulais faire entendre ces textes, mais surtout parvenir à en faire du théâtre. Pour rompre avec tout ce qui pourrait évoquer la lecture publique, j’ai fait appel à un comédien dont la présence physique n’est plus à démontrer, mais j’ai surtout procédé à un montage soigné. J’ai osé ne retenir que des extraits, que des fragments de chroniques, pour composer ce que je considère être le portrait d’un chroniqueur. »

 

Un esprit libre


Si l’individu est indissociable de l’oeuvre - Gaétan Nadeau joue indéniablement Vialatte -, le metteur en scène tient à préciser que le spectacle n’est pas à proprement parler biographique. « On ne cherche pas à reconstituer la vie de l’auteur, mais on s’imprègne de sa posture d’homme de lettres et de son esprit libre pour donner forme à la représentation. » Ainsi, le solo sera non seulement un subtil assemblage de chroniques, mais aussi de savoureux échanges épistolaires entre l’écrivain et son amie Ferny Besson, de dessins, Vialatte étant dessinateur à ses heures, et même de bulletins météo. On entendra aussi la voix d’une animatrice de radio d’ici et maintenant, une femme d’un optimisme à toute épreuve qui accuse le personnage d’être conservateur et même réactionnaire. Ce que cela inspire à l’écrivain mérite d’être cité : « En un mot, [l’homme] naît libre, égal et fraternel. Tant qu’il conquiert, ce n’est pas trop inquiétant ; quand il “ libère ”, ça devient plus grave ; quand il déclare la paix au monde, c’est le moment de prendre le maquis. S’il parle de “ vertu ”, gare à la guillotine ; s’il parle de “ liberté ”, gare à la prison. Ses frivolités sont sanglantes ; il est plus tragique que sérieux. »


Vialatte observe avec lucidité, mais sans condamner, il fait preuve de curiosité, mais aussi d’une bonne dose de dérision envers les avancées médiatiques et technologiques de la fin du XXe siècle. Il pointe les reculs dans l’usage de la langue et n’hésite pas à trouver plus de signification dans les moeurs des animaux que dans celles de ses contemporains. On a parfois le sentiment d’avoir à faire à une forme supérieure de stand-up, un humour noir, critique, engagé, un peu comme celui que pratiquait Pierre Desproges. « Vialatte fait preuve de bienveillance envers la race humaine, explique Papapietro. S’il est conservateur, c’est dans le sens où il pense qu’il faut préserver ce qui fait le plaisir d’exister. Il a été durant toute son existence partagé entre une grande joie de vivre et une terrible mélancolie. C’est à mon avis précisément de là que jaillit son humour inimitable. »


 

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