Deux solitudes autour d’une même Maggie

Les metteurs en scène de la pièce Good People (Du bon monde), Pierre Bernard (sur la photo) et Roy Surette, s’entendent pour dire que l’une des forces du texte loge dans son empathie sans discrimination.
Photo: François Pesant - Le Devoir Les metteurs en scène de la pièce Good People (Du bon monde), Pierre Bernard (sur la photo) et Roy Surette, s’entendent pour dire que l’une des forces du texte loge dans son empathie sans discrimination.

Deux théâtres montréalais, de chaque côté de la barrière linguistique, qui programment la même pièce américaine à une semaine d’intervalle : c’est une coïncidence trop significative pour ne pas en tenir compte. Avec des productions au Centaur et chez Jean-Duceppe, Montréal détient la première canadienne de Good People (Du bon monde). Entretiens avec les metteurs en scène.

Créée en 2011, Good People serait la pièce la plus présentée en Amérique du Nord cette saison. La conjoncture économique n’est sans doute pas étrangère à l’engouement pour cette oeuvre qui débat du choc des classes sociales, d’inégalités économiques et d’accession à la prospérité. « Elle a beaucoup de résonances car elle aborde le fossé entre riches et pauvres, qui s’élargit, explique Roy Surette, directeur du Centaur. Apparemment, David Lindsay-Abaire était surpris de voir que sa pièce devenait de plus en plus pertinente à mesure qu’il l’écrivait… »


Pierre Bernard, lui, est un admirateur de longue date de cet auteur, connu notamment pour Rabbit Hole. « Ses comédies sont hilarantes ; il parle de plusieurs choses l’air de ne pas y toucher, ce qui est pour moi une marque d’intelligence. Et avec Du bon monde, il est parvenu à aborder le drame psychologique à l’américaine, mais sans trop en dire, sans sortir les violons. »


Il a donc proposé la pièce, que la traductrice Maryse Warda avait rapportée de New York, à la Compagnie Jean-Duceppe. Et s’est retrouvé à en signer la mise en scène, la première au théâtre depuis 10 ans pour cet ancien leader du Quat’Sous, qui se considère d’abord comme un directeur artistique. « C’est là où je suis à l’aise », explique cet homme sensible, qui avoue une timidité « maladive ». Ajoutez que ses mises en scène lui coûtent cher : « Je finis par vivre avec les personnages dans ma tête, je suis enfermé avec eux, je n’ai plus de vie… Ça devient une obsession. » Fin de la parenthèse.


L’héroïne de Du bon monde est la digne mais désargentée Margaret. Mère de famille monoparentale en quête d’un emploi, elle va relancer un ancien copain, devenu médecin, à sa cossue résidence. Lui a réussi, elle lutte toujours pour sa survie. Qu’est-ce qui a fait la différence ?


« On est en train de vivre un peu partout l’effritement du rêve américain, constate Bernard. La pièce parle de ce rêve qu’on a entretenu : si on appartenait au monde du travail, on était quelqu’un, et on pouvait avoir accès au confort. »


Et elle remet en question le fondement même de ce mythe selon lequel n’importe qui peut s’en sortir, pour peu qu’il travaille fort… Qu’est-ce qui relève de la chance, des circonstances ? « Dans cette pièce, la question des choix qu’on pose est fondamentale. Quelles en sont les conséquences ? Mais surtout : est-ce que, dès le départ, on a tous accès aux mêmes choix ? Moi, je pense qu’ils ne sont pas les mêmes pour chacun. » Lui-même issu d’un petit village où son rêve « impératif » de faire du théâtre semblait hors de portée, Pierre Bernard sait l’importance de recevoir des coups de pouce, de l’encouragement.


Le texte brasse donc des concepts d’inégalité des chances et de responsabilité individuelle qui semblent au coeur de débats actuels et tombent particulièrement pile dans le contexte électoral américain. Mais cette dimension politique, intrinsèque, n’occupe pas l’avant-plan. Ces notions sont très incarnées, via la rencontre complexe entre des personnages représentant deux univers.


Les metteurs en scène s’entendent : l’une des forces du texte loge dans son empathie sans discrimination. « L’une des plus belles qualités de David Lindsay-Abaire est de ne pas être manichéen. Il donne des lumières et des zones d’ombre à chacun des personnages, qui sont tous du bon monde », raconte Pierre Bernard. Lui-même adore la forte Margaret, menée par son instinct de survie, qui refuse la charité et lance parfois des piques pour défendre sa fierté. « Son sens de la repartie comique est sa seule façon de garder la tête haute. C’est une battante. »


Un beau rôle - créé sur Broadway par Frances McDormand - et une occasion d’offrir la vedette à Josée Deschênes. Le metteur en scène a aussi donné un contre-emploi audacieux à Andrée Lachapelle. Histoire d’aller au-delà de l’évidence. « Se fier seulement sur la nature d’un acteur, ça m’intéresse moins. J’aime voir un interprète travailler pour aborder ce qui n’est pas dans son tempérament de base », souligne cet amoureux de théâtralité.


Au Centaur, Johanna Nutter s’est au contraire imposée pour le rôle-titre grâce à son mélange « de caractère et de charme ». Et aussi parce que l’excellente interprète du solo autobiographique Mon frère est enceinte comprend fort bien ce que grandir dans un contexte difficile signifie…

 

Bienvenue à Southie


Good People est très ancré à Southie, un quartier ouvrier assez dur de Boston où l’auteur a grandi. « Enfant, il a eu une bourse pour aller à l’école privée ; alors, il avait un pied dans deux mondes très différents », raconte Roy Surette. Une dualité reflétée dans la pièce.


Le directeur et, surtout, son actrice principale ont passé un peu de temps dans le secteur, nouant des liens avec la population, ces « Irlando-Américains fiers ». Ils ont découvert un lieu avec une saveur particulière, qu’ils tentent de capturer sur scène. « Dans l’ensemble, c’est une pièce plutôt naturaliste. Et même si elle traite de thèmes universels, elle a une spécificité. Sans nécessairement la reproduire, on essaie de comprendre la sensibilité d’origine. Nous travaillons avec un coach linguistique afin de rendre les accents correctement. Et le séjour à Southie a influencé notre scénographie. »


Pourtant, même si la pièce est conservée à Boston dans les deux productions, le public montréalais ne risque guère d’être dépaysé devant ce portrait de femmes de la classe populaire qui misent sur le bingo dans l’espoir d’améliorer leur ordinaire… « C’est pourquoi moi, je ne les aborde pas précisément comme des gens de Boston, précise Pierre Bernard. Michel Tremblay les a beaucoup mises en lumière, ces femmes-là. Il y a une parenté. Et je crois qu’il y en a partout en Occident, maintenant, des Maggie. »



Collaboratrice