Théâtre - Trash dramaturgie

La Jeune-Fille et la mort représente l’une des propositions les plus réjouissantes offertes ces derniers mois sur les scènes montréalaises.
Photo: Émilie Baillargeon La Jeune-Fille et la mort représente l’une des propositions les plus réjouissantes offertes ces derniers mois sur les scènes montréalaises.

La « trash théorie » serait une pensée qui, bien que passablement élaborée, refuserait d’être contrainte dans sa forme à un argumentaire construit selon l’habituelle logique de l’essai. À un contenu critique répond une forme éclatée, fragmentaire, qui laisse au lecteur le soin de reconstruire le réseau de sens, le forçant du même coup à s’impliquer dans l’entreprise. Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, du collectif philosophique français Tiqqun, en serait un bon exemple. Fidèles à cette pensée, les artistes du Bureau de l’APA en ont imaginé l’équivalent scénique, que l’on pourrait dès lors qualifier de « trash dramaturgie ».

Dramaturgie du rebut, donc, du bric-à-brac, comme celui qui jonche la scène de l’Espace Libre où La Jeune-Fille et la mort est présenté jusqu’à samedi. Objets bricolés et détournés, mi-organiques mi-mécaniques, voisinent avec des aquariums, des pupitres, une console de son, un ordinateur et… un quatuor à cordes en tenue de soirée. Rien n’est lisse et beau dans cet étrange paysage où l’on peut déambuler avant que la représentation commence, mais le tout exerce une drôle de fascination.


À sa place, chaque spectateur trouve un livre grand format, conçu quelque part entre le fantasme d’infographiste et le manuel scolaire. Petits bureaux, manuels : on est bien en classe, comme le prouve de surcroît ce drôle d’instituteur qui lance le bal et invite à la lecture. Entre les tableaux performatifs mêlant spoken word, musique, danse et théâtre d’images aux accents parfois surréalistes, le spectateur sera souvent appelé à feuilleter ce bouquin avec lequel plusieurs auraient bien aimé repartir…


La métaphore scolaire est ici particulièrement porteuse : lieu de formation de la pensée qui impose souvent une même logique pour tous, l’école semble ici détournée de manière ludique afin de devenir un lieu de réflexion active plutôt que de transmission relativement passive. À partir des écrits de Tiqqun, matériaux particulièrement volcaniques dénonçant la marchandisation du monde et la société du spectacle, Brunelle-Côté, Drouin et leurs complices préfèrent mettre le militantisme en veilleuse, du moins en apparence, et laisser le soin au public de tracer son propre chemin dans cette dense substance servie souvent avec humour.


Sans cesse déjoué dans ses attentes par cette remise en question constante des codes habituels de l’événement spectaculaire, le spectateur pourra se retrouver parfois confus. Pour qui accepte le jeu et goûte les expériences hybrides, La Jeune-Fille et la mort représente sans doute l’une des propositions les plus réjouissantes offertes ces derniers mois sur les scènes montréalaises.

 

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