Fred Pellerin - À un cheveu de la fin du monde

Fred Pellerin
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Fred Pellerin

Arrivé en trombe dans le salon de barbier avec sa couette hirsute, son air mutin, son pull rayé, Fred Pellerin a l’air sorti d’un album d’Où est Charlie ?. Mais justement, où en es-tu, Fred ? Écartelé entre Montréal et Paris, entre Caxton et Saint-Élie, Fred a plus que jamais la langue qui pirouette et la tête qui fourmille, au moment d’accoucher d’un nouveau conte tricoté avec des poils d’homme et des cheveux coupés en quatre.

Dans L’arracheuse de temps, le conteur réglait ses comptes avec la Grande Faucheuse et son souffle amer qui laissait des R.I.P. dans son sillage. Trois ans et 425 shows à apprivoiser la funeste dame, c’est long et court à la fois pour digérer la mort d’un père parti trop vite. Dans De peigne et de misère, Pellerin part à la conquête de l’espoir qui pourrait sauver le monde et le trouvera entre les doigts d’un simple barbier qui fouille les tignasses. « L’autre show était sur le deuil, avec des pentes toutes par en bas. Là, celui-là, il monte en haut, vers l’espoir, il parle de l’humanité, pas comme genre, mais comme aptitude, comme dimension », turlute Fred, rencontré chez le barbier où il s’est laissé chercher des poux.


Eh oui, l’espoir est de retour dans la tête de Fred. En deuil il y a trois ans, d’un père parti, puis aigri par une mère patrie, malade d’un printemps érable, le Pagnol mauricien a remis le couvert pour asseoir l’espoir à sa table. Espoir qu’il diffuse par capillarité dans De peigne et de misère par la voix de Méo, barbier loufoque de Saint-Élie qui tirera tout du long sur le mince fil de l’espoir.


« Méo était au centre du monde. Il joue dans la tête de tous et boit à la confession. Il rentre dans les secrets et tout ce qu’il prend, il en refait de la rumeur et finit par jouer sur la paix sociale au village. Mais à connaître les secrets des uns et des autres, il est aussi au centre de la toile d’araignée ; ça fait de lui la mouche prise au centre, écartelée entre tous les possibles », explique Fred.


Mort en 1993, ce Méo qui flatte dans le sens du poil a bel et bien vécu. Hissé au rang de légende caxtonienne déjà dans L’arracheuse de temps, c’était lui, le fameux « barbier de sévices ». Lui qui, faute de « visou », cultivait l’art de la brosse, au propre comme au figuré. Normal pour un barbier éméché de faire des coupes à blanc. Pour ceux qui s’en souviennent, c’est aussi le Méo qui cherchait à tout prix à connaître l’heure de sa mort, pour pouvoir arrêter de boire juste avant de mettre le pied au paradis. Une p’tite dernière avant « la vraie bière… », disait Pellerin.


Crêper l’imaginaire


Bref, un personnage à mille pentures et au potentiel symbolique sans fin pour un conteur qui aime scruter l’inconscient et crêper l’imaginaire collectif. Et du cheveu aux méninges, il n’y avait qu’un poil. « Moi, je distorsionne le personnage. Faut dire que Méo avait déjà une tendance à la décoiffure. » Décoiffeur, Méo est aussi le confesseur civil. « Avant d’aller à’confesse, il fallait aller te faire faire les cheveux, car on se mettait chic pour aller à l’église. Lui faisait le rough de la confession, puis le curé faisait la finition. Lui, c’était le primer ! »


Mais on découvrira vite dans ce nouveau conte que Méo, avec son penchant pour la bouteille, a inventé le rasoir à géométrie variable. « Méo, il avait un angle de 20 degrés, il abordait pas le réel en ligne drette. Il était cubiste, mais en coiffure. Ça prenait de la culture pour l’apprécier. Des fois, y prenait un coup ; fait que ça participait à l’angle. Les rendez-vous du matin, t’avais moins de chance d’être raté », rigole Fred, qui raconte que ces oncles, pas présentables, ont même sauté des messes pour cause de mèche ratée.

 

La fin du monde menace Saint-Élie


Mais ce « ti-Jean du conte », dit Pellerin, qui tire sur les couettes et tend l’oreille aux 1700 âmes de Saint-Élie, tient « tout le Caxton entre ses mains ». Car dans le conte, un danger menace le monde et Méo hérite du lourd fardeau de sauver les siens d’une fin imminente. « Le sort du monde repose sur Caxton, et Caxton sur Méo, qui se retrouve à tenir le petit bout de l’entonnoir. Cet antihéros devient le porteur du monde », ajoute Fred, avec la prunelle des yeux rallumée. Une prunelle qu’on avait cru éteinte lors du cri du coeur lancé à Vigneault à l’ADISQ l’an dernier, attaqué par un gros mal du pays.


Alors, Pellerin a pris le mal par la racine et distille à travers Méo une partie de son malaise national. Faut-il voir dans cette histoire chevelue l’inépuisable métaphore d’un peuple aussi tiraillé que ce barbier ? Matière à tisser du rêve, Fred se sert du cheveu pour nourrir son dialecte crocheté avec la laine du pays. « Le cheveu, ça part de Lascaux. Les cheveux ont toujours eu un sens très fort dans toutes les cultures. Le voile qui cache les cheveux, le tabou du pou, les cheveux qui donnent la force de Samson… Par le cheveu, tu accèdes à toutte. »


Et à travers Méo, on accédera aux histoires de m’sieur l’curé, de la belle Lurette et de Mme Gélinas et ses 473 gosses. De tout le village, et de beaucoup plus encore.


Une mine d’or


Mais la grande question, après ce troisième show, c’est : est-ce que le puissant capital caxtonien qui fait vibrer la corde sensible des francophones d’ici et d’Europe s’essoufflera un jour ? On peut sortir Fred de Caxton, le balancer sur toutes les scènes d’Europe, mais est-ce que Saint-Élie finira par sortir de Fred ? Rare silence.


Puis, bien campé sur sa chaise, le verbomoteur fait non de la tête. Les yeux plissés, il pose la voix et tend les mains, comme un chercheur d’or qui tient dans ses mains un diamant brut. « Caxton, c’est un minerai sans fin. Ça touche des choses qu’on ne s’explique pas. Ce microcosme existe partout. Pourquoi Pagnol a marché ? Je ne pense pas que c’est par nostalgie. Le conte, c’est une métaphore du réel, de l’humanité, du système économique. Ce minerai, il s’en génère du nouveau chaque jour. Je ne m’inquiète pas de ça. J’ai sept générations de Caxton dans le corps et ce village-là va m’habiter tout le temps. »


À l’écouter, Caxton est directement branché sur la nappe phréatique du rêve, une énergie propre, renouvelable, dont il n’a pas fini de claimer le territoire. À l’oeil, Fred Pellerin en a encore pour une méchante mèche à être directement branché sur le pipeline.

 

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Le conteur et sa coupe à blanc

C’était écrit dans le ciel qu’un gars à la tête ébouriffée finirait par s’enfarger dans les poils du tapis. Avec sa tête d’angelot mal viré et ses boucles indociles, Fred Pellerin ne s’était pourtant jusqu’ici attaqué qu’à la laine tricotée avec de la fameuse mousse de nombril (dans un conte de Noël avec l’Orchestre symphonique de Montréal). Mais de cheveux, point. Pellerin confie avoir un rapport très particulier avec ses propres cheveux.


« Moi, je me peigne jamais. J’ai pas de brosse, pas de peigne. Je me lave [les cheveux] avant de me coucher, ça sèche couché. Le jour, tout se replace et le soir, en show, ça donne ce que ça donne. J’ai même vécu plusieurs années sans miroir. Moi et ma blonde, on se faisait confiance ; on se regardait le matin et, des fois, elle me disait : “ Interviens, Fred ! ”»


Bien qu’inspiré par les tribulations pileuses de Méo, Fred Pellerin avoue n’avoir même pas de coiffeur attitré, lui star de la parlure, en tournée à longueur d’année. « Je rentre dans n’importe quel salon et je dis : “ Coupez-moi z’en pour 20 $! ” Je me suis jamais fait couper les cheveux par Méo, il était trop vieux, déjà sur le seuil de la légende. Le soir du show avec Nagano, je me suis trimé tout seul dans ma chambre d’hôtel. J’ai pris ma pioche à deux lames et coupé une grosse mèche. Mais j’aime l’idée du barbier qui est dans le quotidien. »


Dans le village, le sien du moins, les hommes devaient aller se faire faire la barbe tous les deux jours, direct chez Méo, en plein milieu de la cuisine. Avec le monde qui attendait, les petits qui jouaient en dessous de la table, la maison devenait un « carrefour de jasage ». C’était la « salle de presse » du village, dit-il. « Quand on voulait savoir pourquoi la police débarquait chez quel-qu’un, on n’avait rien qu’à appeler Méo, y savait toute, tout de suite ! »


Dans la quête du cheveu qui l’a mené à l’écriture de De peigne et de misère, Pellerin s’est même rendu chez Ménick, coiffeur de Maurice Richard et d’autres stars du tricolore. Il s’est farci des tonnes de livres et de savants traités de barbier, poussant l’analyse du poil en profondeur. « C’est incroyable ce que j’ai découvert là-dedans ; les barbiers ont une autre vue de la réalité. Pour le commun des mortels, les Beatles, c’est génial. Mais pour un barbier, la mode des cheveux longs, ç’a tué les barbiers et tout ce qui venait avec. Je trouve ça magnifique, le point de vue des barbiers ; ça donne un angle par le cheveu. »


S’il ne fait pas de cas de sa propre tignasse, c’est autre chose quand il parle de celles de ses enfants, l’étincelle aux yeux. « C’est intime, le cheveu. C’est pas comme un ongle qu’on jette. Pourquoi on garde les premiers cheveux de nos enfants ? Y a comme quelque chose de magique là-dedans. J’en ai une qui frise, et petite, quand elle sortait le matin avec sa boule de cheveux blonds, elle avait l’air d’un p’tit soleil qui se levait d’boutte. Là, ils ont poussé et ça frise plus. Moi, j’dis à ma blonde : il faut qu’on les lui recoupe. » À deux cheveux du réel, toujours.
 

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De la politique et de l’arpentage des sens

Tes histoires parlent de nos grands-mères, de notre patrimoine, de nos racines, oubliées très souvent. Les gens ont soif de ça. Comment expliques-tu la crise identitaire qui secoue le Québec et qui fait ressurgir, par exemple, la peur de l’autre?


Notre problème est dans la définition du « nous ». La question, ce n’est pas l’autre. On précède l’affaire d’une question.


Pour toi, où se situe l’autre dans ce Québec qui se cherche ?


Il faut rencontrer l’autre pour boire à lui. Je ne comprends pas qu’on n’ait pas le goût de ça. L’autre est ici, il est dedans. Il y a des valeurs auxquelles je tiens. Mais je rêve d’un projet collectif, d’un besoin de se définir. Pour ma part, l’autre est là-dedans.


Les débats sur la Charte de la laïcité et la place du crucifix à l’Assemblée nationale, ça t’inspire quoi?


On zigonne sur le crucifix. Mais qui sommes-nous ? Parlons de valeurs. Pour moi, le crucifix, c’est un symptôme, ce n’est pas la vraie question. Quand tu as ton certificat de localisation, tu sais ce qui n’est pas clair. Avant, tu peux t’obstiner pendant des lunes. Au Québec, ça nous prendrait un arpenteur du sens.


Lors du printemps érable, tu as refusé l’Ordre national du Québec. L’an dernier, ton cri du coeur de l’ADISQ sur l’inespérance a traduit ton désarroi face à un Québec en quête de sens. Le malaise est-il toujours aussi grand ?


Moi, j’ai choisi l’espoir. J’ai envie de me donner, mais je vois que ça bouge. Le printemps érable, ça me dit que mon malaise était partagé. Et tout ce malaise, cette énergie, je les ai mis dans le daleau du spectacle.

 

Avec l’imaginaire foisonnant qui habite tes contes, tes enfants doivent trouver leurs livres d’histoires vraiment ennuyeux ?


Quand je leur lis des livres, ce que je mets dans la tête de mes enfants, ce n’est pas des histoires, c’est un angle. Car l’angle, communément accepté, vendu, prôné, légiféré, c’est celui de la logique. Car simplement l’angle de la foi en la science, l’objectivité, l’économie, ça ne me satisfait pas. Je n’ai pas le goût de donner ça à mes enfants. Je veux qu’ils se dépêchent de faire péter le code. C’est sûr, je mets toujours des fioritures dans les histoires.

2 commentaires
  • Françoise Breault - Abonnée 6 octobre 2012 11 h 42

    Quel beau texte

    C'est presque du Fred Pellerin. A son contact la poésie devient contagieuse faut croire.

  • Gilbert Talbot - Abonné 6 octobre 2012 11 h 44

    Fred et les autres qui retrouve L'universel dans le singulier.

    Comme Vigneault avec tous ses personnages de Natashquan; Mais aussi comme Agatha Christie avec sa petite vieille, Miss Marble qui retrouvait tous les criminels à partir des rapports entre les gens de son village; comme ce policier Wallander, qui retrouve aussi tous les crimes les plus pervers à Ishtat, ville moyenne de Suède, Fred Pellerin distille valeurs, passions, péchés mignons, comme ce barbier alcoolique, à partir de la matière brute que lui fournit St-Élie de Caxton. C'est l'inverse du village global : c'est la globalité qui se retrouve au coeur d'un petit village singulier.