Jean-Louis Trintignant, de poèmes et d’anarchie

Trintignant est accompagné du violoncelliste Grégoire Korniluk et de l’accordéoniste Daniel Mille.
Photo: Alexandre Vernerey Trintignant est accompagné du violoncelliste Grégoire Korniluk et de l’accordéoniste Daniel Mille.

Au dernier Festival de Cannes, montant sur scène pour accompagner Amour de Michael Haneke, palmé d’or, dans lequel le couple qu’il formait à l’écran avec Emmanuelle Riva avait bouleversé les cinéphiles, Jean-Louis Trintignant cita Prévert : « Et si on essayait d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple… »

Cette phrase pourrait être placée en exergue de son spectacle Trois poètes libertaires du XXe siècle : Prévert, Vian, Desnos, présenté au Théâtre Outremont dimanche, lundi et mardi prochains dans le cadre du Festival international de littérature (FIL). La douleur et l’humour - cette politesse du désespoir - s’y marient aussi, sous l’accordéon de Daniel Mille et le violoncelle de Grégoire Korniluk.


« De tous les spectacles de poèmes que j’ai donnés, c’est celui qui est le plus près de moi », assure au bout du fil cette voix unique, rauque, rieuse et mélancolique, qui remue tant de pans de l’histoire du cinéma. De Et Dieu créa la femme à Amour, en passant par Un homme et une femme de Lelouch, Le conformiste de Bertolucci, Ma nuit chez Maud de Rohmer, tant d’autres films, elle reste identique, cette voix-là, mise aussi au service de la poésie.


« Je voyais les poètes libertaires comme des anarchistes pacifistes, dit-il, mais ils sont aussi très violents, amoureux, passionnés. Je suis moi-même un anarchiste. »


Le fameux poème Le déserteur de Boris Vian, par exemple, est présenté dans sa version originale. Écrit durant la guerre d’Indochine, d’abord interdit puis expurgé par la censure, Vian dut changer les derniers vers, qui étaient : « Si vous me poursuivez, prévenez vos gendarmes que je possède une arme et que je sais tirer. » Trintignant rectifie le tir des mots, puisque tir il y a.


Le Festival international de littérature l’avait accueilli pour ses spectacles sur Aragon, sur Apollinaire en hommage à sa fille Marie tragiquement disparue, sur Jules Renard ; le revoici en nos terres avec ce spectacle qu’il a trimballé deux ans sur les routes de France et de Navarre. « J’ai passé sept mois à apprendre ces poèmes par coeur, étant encore capable de lire alors. Aujourd’hui, je suis devenu presque aveugle. »


Mais des poèmes, Trintignant en connaît plus d’un millier. La poésie l’aide à vivre et il aime la partager. Mais parfois, ça échoue : « J’ai enregistré Le bateau ivre de Rimbaud 2000 fois, sans jamais l’avoir bien dit. » Pas de spectacle pour celui-là.


Presque aveugle, peut-être, mais la mémoire intacte, et mélomane. D’où sa joie de faire ce spectacle avec deux musiciens qu’il adore, qui peuvent le couper, improviser. Bach s’invite à la fête. « Le metteur en scène m’a recommandé : “ Ne dis pas de la poésie. Raconte des histoires. ” »

 

Jeu d’épure


Trintignant n’aime pas les effets de toges et de voix, l’esbroufe. La pudeur est un mot qu’il emploie souvent et caractérise son jeu d’épure.


Ces trois poètes du XXe siècle que sont Robert Desnos, Boris Vian et Jacques Prévert possèdent à ses yeux le mérite d’être des auteurs populaires. « Les poètes sont des visionnaires en avance sur leur époque. Ceux-ci adorent la vie, les femmes, abordent la tragédie sur un humour noir, très généreux et très pudiques. Mais la mort est omniprésente aussi. Et puis, ils parlent des petites gens dans une fort jolie langue. » En fait, il considère Apollinaire comme plus grand que ces trois-là, mais plus élitiste. Trintignant, qui a quitté depuis longtemps Paris pour vivre Du côté d’Uzès, comme le veut le titre de son recueil d’entretiens avec André Asséo, publié au Cherche-Midi, tient vignoble dans son petit village, aime la simplicité des rapports humains, et veut atteindre dans ses spectacles ceux qu’il côtoie.


« J’ai découvert Prévert à 14 ans. Il m’a initié à la poésie. Et puis il correspondait à mes idées, étant anarchiste. Ça me plaisait. Jamais un poète n’avait tiré un recueil (Paroles) à autant d’exemplaires en France. On se l’arrachait. » Il a choisi des textes moins enfantins qu’En sortant de l’école, dit préférer interpréter des poèmes peu connus de Prévert, mais garda Barbara, bien entendu.


Deux de ses poètes libertaires, Desnos et Prévert, sont des enfants du siècle, nés en 1900. Vian est leur cadet de vingt ans. « Mais il est mort à 39 ans, bien avant Prévert. Quant à Desnos, le moins connu des trois — j’espère qu’il le deviendra après le spectacle —, grand résistant, il a perdu la vie dans un camp de concentration. »


Chaque séance est unique, la moitié des poèmes demeure en tronc commun. Ceux qui veulent acheter le magnifique album Vian Prévert Desnos d’Universal Music France, tiré de ce spectacle, auront d’autres surprises.


Trintignant aimerait monter un spectacle avec Les chants de Maldoror de Lautréamont. « J’avais répété avec Denis Lavant [l’acteur fétiche de Leos Carax], mais on ne s’est pas entendus. Et puis j’ai peur d’ennuyer les gens. L’accueil reçu par Le journal de Jules Renard m’a un peu déçu. Pour les trois poètes libertaires, le public applaudit davantage. »


Dire des poèmes, oui. Mais le théâtre comme tel, il y a renoncé après de grands bonheurs sur scène. « J’ai joué dix ans Hamlet en y trouvant des choses nouvelles chaque fois. Shakespeare, c’est quand même le plus grand. »


Au cinéma aussi, qu’il avait longtemps abandonné avant de plonger dans Amour de Haneke, parce qu’il était fou de Caché du réalisateur autrichien, il fait également ses adieux sur, de son propre aveu, le meilleur rôle de sa carrière. « Avec Mariane, on vit modestement en pleine campagne. La lumière est belle. On a nos petits problèmes. » Il n’en dira pas plus, pudique, évidemment.

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