Théâtre musical - La pas fine

Le numéro Defying Gravity, qui survient à la fin de la première partie, s’avère le plus saisissant.
Photo: Joan Marcus Le numéro Defying Gravity, qui survient à la fin de la première partie, s’avère le plus saisissant.

Énorme succès à Broadway depuis neuf ans, Wicked s’amène à la Place des Arts jusqu’au 26 août. Tirée d’un roman inspiré par Le magicien d’Oz, de L. Frank Baum, et surtout par le film qu’en fit Victor Fleming en 1939 (vous suivez ?), Wicked raconte le même récit, mais des points de vue de la Méchante Sorcière de l’Ouest et de la bonne fée Glinda, des copines au temps du collège, apprend-on. À cette époque, la Méchante Sorcière de l’Ouest est une jeune fille inoffensive prénommée Elphaba. À cause de sa peau verte, Elphaba n’a connu jusque-là qu’intimidation, ostracisme et rejet. Ici, Harry Potter courtise Carrie.

Stigmatisée dès sa naissance, Elphaba arrive au séminaire du pays d’Oz avec son cynisme et sa verve désenchantée. Malheur ! Elle doit partager sa chambre avec la belle, pétulante et manipulatrice Glinda. Après s’être crêpées le chignon, tignasses noire et blonde deviennent meilleures amies. En filigrane, le pays connaît des jours sombres. La faune ozienne devient en effet de plus en plus homogène alors que tous les animaux parlants sont emprisonnés et privés de l’usage de la parole, un sort qui attend le professeur d’histoire des deux héroïnes. D’ailleurs, l’histoire d’Oz est en voie d’être réécrite au grand complet…


Wicked signale rapidement les grands thèmes autour desquels s’articulera sa relecture: l’intolérance, l’intimidation, l’intégrisme, le révisionnisme, toutes choses que le spectacle pourfend au fil d’une trame certes simpliste, mais fonctionnelle.


Les deux premiers numéros accusent un côté mollasson, brouillon. Le show décolle vraiment à la troisième chanson, The Wizard and I, qui correspond à l’entrée en scène de Christine Dwyer, une Elphaba spirituelle, abrasive… et fort attachante. Et très en voix, ce qui ne gâte rien. Dans le rôle de l’insupportable Glinda, qui se révèle moins superficielle qu’elle le croyait elle-même, Jeanna De Waal est tout aussi efficace. Dotée d’une voix puissante qu’elle module jusqu’à des hauteurs étonnantes, De Waal oscille avec aisance entre insipidité et sincérité. Elle apporte beaucoup d’humour à l’ensemble.


Disposées en perspective désaxée, trois immenses arches d’inspiration Métropolis, avec poutres de métal et rouages apparents, créent une profondeur de champ dont sait profiter la mise en scène. Rideaux de fond, projections et ombres chinoises contribuent à l’illusion. Partout, efficience et polyvalence. D’allure Versailles kitsch, les costumes ajoutent une note baroque. Sur un registre pop contemporain ou rétro 1980 (bonjour le synthétiseur), les pièces remplissent leur fonction narrative tout en demeurant entraînantes, voire grisantes dans le cas de Defying Gravity, sorte d’intronisation d’Elphaba dans la marginalité. Ce numéro, qui survient à la fin de la première partie, s’avère le plus saisissant. La seconde partie ne comporte aucune réelle apothéose. À grand renfort de deus ex machina, le dénouement laisse le spectateur sur une note plus douce-amère que sucrée, un choix honnête.


À ce chapitre, s’il est une chose qui déçoit dans cette proposition colorée, c’est la manière dont Wicked contorsionne l’intrigue connue afin de faire d’Elphaba une « fausse pas fine ». De fait, la protagoniste demeure gentille tout du long. Elle est juste incomprise par une populace bête et mesquine à souhait. Ce parti pris se défend - et se vend -, mais il confère une dimension politiquement correcte un peu beige à une production qui aurait gagné en résonance eut-elle exploré un brin les conséquences de l’intolérance, de l’intimidation et de l’intégrisme, ces thèmes finalement plus effleurés qu’approfondis. Pour le compte, transformer la Méchante Sorcière de l’Ouest en bonne fille, n’est-ce pas aussi du révisionnisme ?