Maître Ostermeier et maître Castellucci au Festival d’Avignon

Le remarquable spectacle Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, mis en scène par Thomas Ostermeier, a été accueilli triomphalement par le public d’Avignon le soir de la première.
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Christine Poujoulat Le remarquable spectacle Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, mis en scène par Thomas Ostermeier, a été accueilli triomphalement par le public d’Avignon le soir de la première.

Avignon – On vient certes à Avignon pour les découvertes, comme cet iconoclaste spectacle de Markus Örhn dont je vous parlais il y a quelques jours. Mais on vient aussi pour retrouver les grands maîtres, artistes confirmés mais pas du tout empoussiérés, comme Thomas Ostermeier et Roméo Castellucci, dont j’ai vu coup sur coup les nouveaux spectacles en grande première mondiale dans la nuit provençale.

 

L’acuité sociale d’Ostermeier


« L’économie n’est pas en crise. Elle EST la crise. » Ce sont les paroles de Thomas, héros d’Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, que le grand metteur en scène allemand Thomas Ostermeier revisite avec sa griffe particulière, ce « réalisme sociologique » qu’il revendique et qu’on lui reconnaît sans peine. Son remarquable spectacle a été accueilli triomphalement par le public d’Avignon le soir de la première (et croyez-moi, ça mérite mention en cette contrée où le public se tient habituellement plus réservé).


Thomas est ce jeune médecin idéaliste qui, découvrant que l’eau des sources thermales de sa ville est contaminée, décide de tout faire pour empêcher le maire (son propre frère) de développer aux Thermes un « commerce basé sur des immondices. » Mais dans un monde dominé par l’idéologie du tout à l’économie, sa quête ne rencontrera que des obstacles et lui fera découvrir un système réglé au quart de tour dans lequel le monde des affaires se met au service de la politique, qui se met au service du monde des affaires, quitte à manipuler la presse et l’opinion publique.


Ostermeier est un fidèle de l’oeuvre d’Ibsen, dont il sait magnifiquement éclairer l’actualité du propos par une incarnation réaliste, plutôt cinématographique, ici interrompue par des moments de jeu plus exacerbés et par l’intrusion du dessin et de la peinture dans la mise en scène, telle une couche de sens supplémentaire s’offrant aux yeux du spectateur. Il a cette manière vive et intelligente de créer des univers hypercontemporains, baignés de musique pop, mais jamais artificiels. Bien au contraire : cette esthétique hyperbranchée, profondément ancrée dans « l’ici-maintenant », diminue la distance entre le spectateur et la scène. Voilà peut-être pourquoi, quand le spectacle bascule très finement vers la salle et invite la foule à discuter de démocratie, le public s’est lancé spontanément dans un débat très animé avec les acteurs. Un grand moment de théâtre sans quatrième mur, qui ne se répétera peut-être pas si vivement chaque soir de représentation, mais qui aura profondément marqué cette soirée de première.

 

Les images englouties de Castellucci


Les visages étaient interloqués à la sortie de Four Seasons Restaurant, troisième pièce d’un cycle théâtral de Roméo Castellucci qui comprend aussi Le voile noir du pasteur et Sur le concept du visage du fils de Dieu (vu à Montréal en mai au FTA). Comme d’habitude, il aura fallu quelques heures, sinon quelques jours, avant de déchiffrer le sens de ce spectacle volontairement ambigu. La pièce, traversée d’une trame sonore assourdissante, se construit à partir d’une succession d’images poétiques qui disparaissent aussitôt, englouties par les rideaux de scène. Juste avant, des actrices auront interprété doucement quelques vers de La mort d’Empédocle, d’Hölderlin.


Ce n’est pas l’une des oeuvres les plus fertiles de Castellucci, tant elle est radicale dans son abstraction. Mais le spectateur, peu à peu, fera des liens entre le suicide d’Empédocle, mort dans son état le plus vif (avant qu’aient été altérés son savoir et son regard poétique sur le monde), et la série de disparitions à laquelle il vient d’assister. Castellucci montre l’effacement de l’art avant qu’il décline - à son point le plus puissant, le plus radical - et souligne l’éphémérité de la beauté, son caractère insaisissable, mystérieux, et donc spirituel. Le spectacle se termine dans une magistrale scène visuelle : une impressionnante tempête apocalyptique.


Insondable Castellucci.


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