Tirer les ficelles de l’enfance

Le personnage de Fleur revient d’Afrique pour retrouver le jardin de son enfance.
Photo: Théâtre de la Dame de Cœur Le personnage de Fleur revient d’Afrique pour retrouver le jardin de son enfance.

Au crépuscule, des marionnettes géantes commencent à s’animer dans le décor enchanteur d’Upton, en pleine campagne montérégienne. Le Théâtre de la Dame de coeur, pour son 35e anniversaire, propose une nouvelle création : La prophétie des mouffettes. Plus dans la poésie que dans la folie, la démesure allégorique vise ici à épater les enfants, mais aussi à toucher la corde nostalgique de leurs parents.

Richard Blackburn, directeur artistique du Théâtre de la Dame de coeur, affiche un large sourire dans la salle en plein air, moins d’une heure avant la représentation. Les comédiens et les marionnettistes s’étirent tout autour, dans ce lieu tapissé sur 270 degrés d’immenses fleurs blanches. Cette flore gargantuesque avait d’abord servi lors d’un spectacle que le Théâtre avait mis en scène à Singapour, en 2002. Dans La prophétie des mouffettes, qui en est encore à ses premières représentations à Upton, ce décor devient un personnage en soi.


Animés par pneumatiques, les pétales chantent en choeur et servent d’écran à des projections multimédias. Lorsqu’on aperçoit à l’ombre de ces fleurs Amélie Chérubin Soulière, interprète principale de la pièce, on la croit dans une jungle. Mais une fois que le soleil a commencé à descendre, le récit s’amorce et se plante rapidement dans un jardin où Fleur, une femme enceinte, revient pour retrouver un coffre enterré dans la cour de son grand-père récemment décédé. La protagoniste reprend dès lors contact avec l’univers de sa jeunesse, peuplé entre autres de nains de jardin… plutôt géants.


« Habituellement, quand on retourne, adultes, sur les lieux de nos souvenirs d’enfant, on est déçus. Tout est plus petit, tout est rabougri, soulève Richard Blackburn. On a fait le contraire. On est partis de l’émotion du personnage principal, de l’émotion quand on se rappelle nos souvenirs d’enfant à l’intérieur de nous. C’est démesuré. Ça nous remplit. »


La trame narrative demeure simple, amalgamant les différentes couches de lecture et les multiples degrés d’humour pour combler à la fois le jeune public et les adultes. Si le spectacle précédent, La montagne qui marche, prenait des allures de commedia dell’arte, La prophétie des mouffettes se déploie sur un ton plus calme. « C’est un spectacle qui, dans sa fantaisie, est plus tranquille. Ce n’est pas un spectacle d’action énervé », compare M. Blackburn.


N’empêche, en coulisse, le rythme demeure tout aussi haletant et requiert plus que jamais des prouesses. Une équipe de seulement sept personnes donne vie à cet univers exubérant. Elles s’entraînent intensivement pour en assurer la virtuosité. « Si elles n’ont pas de cardiovasculaire, elles vont courir après leur souffle. Et si elles courent après leur souffle, elles ne sont pas disponibles pour leur art », poursuit-il.

 

Trouvaille technique


Un brin exténué mais toujours debout et vif d’esprit, Yves Simard concède après la prestation que l’été devrait être exigeant. Tour à tour et sans temps mort, il manipule des marionnettes durant la pièce chaque fois qu’il n’est pas sur scène en chair et en os pour jouer le conjoint anxieux et surprotecteur de Fleur.


Il nous montre, à l’intérieur de la carcasse mécanique d’une mouffette, la console qui lui permet d’animer les yeux, le nez, la bouche, les lèvres et les pattes de la bête. Un clavier d’une quinzaine de boutons sur lequel il joue, tel un musicien, pour livrer les expressions et les émotions de l’animal aux immenses proportions. Une trouvaille technique comme seul le Théâtre de la Dame de coeur a le secret dans son domaine.


« C’est très complexe. Il y a beaucoup d’inconnues. Personne ne peut te dire comment patenter les pneumatiques, les hydrauliques, l’électronique. C’est toujours de l’innovation. Et tu ne peux pas avoir de vrais ingénieurs avec toi. Il faut que ce soit des ingénieurs autodidactes, des patenteux », affirme Richard Blackburn.


Cette débrouillardise, après tout, est à l’origine du Théâtre de la Dame de coeur, qui souffle cette année ses 35 bougies. Au départ, Richard Blackburn et d’autres passionnés de théâtre avaient « squatté » pendant une dizaine d’années ce coin champêtre abandonné et vandalisé au centre d’une discorde de propriété. « J’ai appris tous les métiers de la planète. J’ai refait l’électricité alors que les boîtes de disjoncteurs avaient été volées », se rappelle-t-il.


Puis est survenu leur « big bang artistique » lorsqu’on a tenté de présenter un spectacle de marionnettes géantes, manipulées par plus d’une centaine de bras, à la croisée des rivières. Plus tard, le terrain leur a été concédé, avant que leur expertise audacieuse ne soit sollicitée un peu partout dans le monde. D’ailleurs, le Théâtre de la Dame de coeur reprendra, lors du Hong Kong International Arts Carnival, du 2 au 5 août prochain, son spectacle Harmonie conçu lors de l’exposition universelle de 2005 à Aichi, au Japon.


Mais leur nid demeure toujours à Upton. « Il faut faire attention. Parfois, on s’éloigne. On est un peu à l’international et on oublie notre monde ici », reconnaît M. Blackburn. Par contre, les relations avec la collectivité se déroulent fort bien actuellement, assure-t-il. La preuve : comme la fourrure des mouffettes géantes du nouveau spectacle nécessitait 42 750 couettes de faux poils, environ 70 résidants d’Upton sont venus durant trois semaines prêter main-forte bénévolement pour bricoler ce pelage hors norme. « Heureusement que les gens d’Upton nous ont aidés parce qu’on serait encore en train de faire les couettes », admet Richard Blackburn, tout juste avant que les portes de la salle s’ouvrent au public.


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Collaborateur