Festival TransAmériques - Voyage dans le temps

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Photo: Julien Fournet
Le spectacle privilégie une approche « middle tech ».

&&&&& & &&& peut probablement être considéré comme l’une des propositions les plus intrigantes du festival. Et des plus ludiques. Mariant performance et installation, cet objet inclassable touche un genre habituellement boudé par le théâtre : la science-fiction.

Ses créateurs et interprètes, les Français Antoine Defoort et Halory Goerger, apparaissent eux-mêmes comme des extraterrestres de la scène, impossibles à enfermer dans une case. « Je viens des arts plastiques, Halory a fait des études littéraires et de la recherche universitaire, indique Antoine Defoort, joint à Lyon. À la base, on n’est pas des professionnels du spectacle, encore moins du théâtre. On s’est formés sur le tas. L’ère des frontières et des disciplines cloisonnées est dépassée, et on se nourrit frénétiquement de tout ce qui constitue le grand banquet de la création contemporaine. Notre problème, c’est qu’on aime bien toucher un peu à tout. On ne sait jamais exactement de quoi sera fait un projet, au moment où on le commence, ni quelle forme il va prendre. »

Fabriquer l’œuvre

À l’origine, &&&&& & &&& est né du désir de concevoir une forme circulaire. Le duo ne travaille généralement pas à partir de thèmes. « On accumule des matériaux qui nous semblent intéressants, sans vraiment nous demander pourquoi ils le sont. Là, on s’est peu à peu rendu compte qu’ils s’étaient organisés autour d’un thème. En partant de notre envie d’un dispositif qui ne soit pas « coercitif », d’un spectacle non traditionnel, on est arrivés très vite à la notion de boucle spatio-temporelle, et tout naturellement aux histoires de science-fiction, de visions du futur. »
 
Les esperluettes du titre renvoient donc, visuellement, à l’écriture du spectacle, lequel suit « une logique de double boucle. Les spectateurs sont invités à circuler dans l’espace de la représentation et des installations. Il y a aussi une boucle temporelle, puisque la performance qu’on donne se déroule en boucle. Elle se mord la queue. De plus, l’esperluette est un signe de liaison, et dans ce spectacle, on essaie de faire la liaison entre plein d’éléments, de questionnements variés. »
 
Entrant à différents moments de la représentation, les spectateurs échafaudent leur propre parcours. « Il y a une vraie liberté au niveau du déplacement et de la gestion du rythme. La base de l’expérience, c’était de permettre aux gens de construire la forme eux-mêmes. Mais de toute façon, ce sont toujours les spectateurs qui, au final, fabriquent l’œuvre à laquelle ils ont accès. » Même dans les configurations plus traditionnelles.
 
Aussi intéressé par les formes linéaires, le tandem a d’ailleurs élaboré, à partir du même contenu, un show conventionnel titré &. «Certains préfèrent cette passivité du spectacle, où l’on mâche le travail… Comme spectateur, moi, j’adore le confort de ce cocon obscur. Mais à l’inverse, il y a énormément de possibilités dans une forme plus proche de l’exposition, où le spectateur doit être actif, alors qu’une succession constante de décisions lui incombe. Les deux ne donnent pas du tout le même résultat. »
 
La démarche déambulatoire qu’on verra au FTA comporte une dimension interactive modérée — le public est notamment convié à répondre à un sondage. Il faut se frotter au mode interactif avec prudence, selon Antoine Defoort. « De nos jours, on est en surdose d’interactions partout, avec la surutilisation des téléphones et des ordinateurs. » Ce qui provoque parfois, a-t-il constaté dans certaines expositions, « une espèce de transe d’interaction » qui conduit les individus à oublier de regarder les œuvres pour pitonner compulsivement. Un mal d’époque…
 
Le choc du futur

Les créateurs portent un regard double sur l’avenir et l’informatisation. « Ça nous surexcite, et en même temps, comme tout le monde, ça nous fait un peu peur. » &&&… pointe le ridicule de nos visions futuristes : voyage dans le temps, robotisation, guerres planétaires… La dérision y cohabite avec la réflexion sérieuse. « Toujours dans cette posture duelle où on essaie de concilier des opposés, le traitement humoristique ne nous empêche pas d’aborder vraiment ces questions : notre envie d’explorer l’espace ; la peur de l’inconnu, ou d’une sur-maîtrise technologique ; l’évolution des langages… »
 
S’il fait appel à des ordinateurs, le spectacle privilégie une approche « middle tech » — en opposition à high tech. Les compères ont notamment bricolé des instruments de musique… à base de plantes artificielles !
 
Technophile formé en maths, Antoine Defoort affiche de l’optimisme par rapport au futur. « J’ai l’impression que la technologie va nous rendre meilleurs. Elle modifie notre manière de communiquer et notre mode d’accès à la connaissance, ce qui peut tout changer. Il suffit de voir comment l’invention de l’imprimerie a provoqué la révolution des Lumières et l’éveil démocratique pour extrapoler sur ce que peuvent générer Internet et les nouvelles technologies. »
 
En attendant, &&&&& & &&& soulève des questions philosophiques vitales, du genre : un droïde nobélisé en littérature est-il plus digne d’être sauvé qu’un être humain crétin ?

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Collaboratrice