Théâtre - La justice des hommes

Sylvie Drapeau fait montre d’une prestance de reine en Déjanire.
Photo: Jean-Louis Fernandez Sylvie Drapeau fait montre d’une prestance de reine en Déjanire.

Plus de 2400 ans après leurs premières apparitions aux Dionysies athéniennes et douze mois après la controverse soulevée par la possible présence de Bertrand Cantat sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, les héroïnes tragiques de Sophocle, revisitées par Wajdi Mouawad, débarquent à Montréal. On les attendait de pied ferme, anticipant le choc entre les mythes millénaires et une sensibilité théâtrale exacerbée qui a fait la renommée d’Incendies et de Forêts.

Samedi dernier, au sortir des six heures et demie que dure la trilogie formée par Les Trachiniennes, Antigone et Électre (les pièces sont également proposées individuellement, les soirs de semaine), ce sont moins les choix de mise en espace et en corps que la richesse et la pertinence de ces textes écrits au ve siècle avant notre ère qui nous poursuivaient hors du théâtre.


On reconnaît certains éléments récurrents de la grammaire scénique de Mouawad, par exemple les recours nombreux aux éléments comme la terre et l’eau qui coule ici à flots. On se surprend à n’être qu’exceptionnellement emporté par ce cérémonial souvent empesé, rarement haletant et d’une interprétation inégale qui nous fait parfois perdre du texte (traduction claire signée Robert Davreu).


L’ex-chanteur de Noir Désir n’y est pas, on le sait, sinon par les chansons du choeur auxquelles il a travaillé ; c’est déjà énorme, tant ces airs constituent le véritable ciment de l’entreprise. Les pièces musicales brûlent d’un rock qui fait vibrer les fondations du bâtiment, mené par la guitare incendiaire de Bernard Falaise. Si la voix rocailleuse (et la sonorisation, peut-être ?) du chanteur Igor Quezada nous empêche parfois de bien saisir les paroles, le bonhomme semble charrier splendidement toute la Méditerranée par sa bouche : on croirait y entendre l’Andalousie, le sud de la France, l’Afrique du Nord…


Ouvrant le cycle, Les Trachiniennes fait figure de tragédie de chambre par rapport aux deux autres : sujet presque intime, confrontations moins grandioses. Si Sylvie Drapeau fait montre d’une prestance de reine en Déjanire, l’épouse fidèle supplantée dans le coeur et la couche du mari par une plus jeune, on comprend moins le choix de lui faire également incarner Héraclès, empoisonné par mégarde par sa femme qui ne souhaitait que le ramener à elle par un philtre magique.


Volet le plus fort du triptyque, Antigone bénéficie notamment du jeu intelligent et nuancé de Patrick Le Mauff en roi Créon. Savant amalgame d’orgueil et de rationalité, son interprétation offre le parfait contrepoint à l’Antigone de Charlotte Farcet, mutine et couverte de terre, animal tournoyant qui a choisi de désobéir à un édit royal afin de respecter les rites. Son emmurement punitif, sur une splendide interprétation d’une chanson de Brigitte Fontaine, constitue un moment d’une grande beauté. Les magnifiques éclairages d’Éric Champoux évoquent le feu du combat opposant le souverain à sa nièce et sujette, puis la froide solitude bleutée de l’homme qui a tout perdu par entêtement.


Croupissant dans la fange, dépenaillée, maudissant une mère qui assassina le père adoré et lui ravit son trône, l’Électre interprétée par Sara Llorca bout d’une rage adolescente à laquelle semble répondre une mise en scène presque gothique. Moins rythmée par le choeur, la pièce paraît enlisée jusqu’à ce que surviennent les retrouvailles très charnelles entre la protagoniste et son frère Oreste (Samuël Côté, d’une belle présence dans tous ses rôles), qu’elle entraîne dans son projet meurtrier. La représentation sur scène de ce forfait, qui devrait être le point culminant de la pièce, laisse perplexe.


Malgré tout, il y a Sophocle. En Déjanire, Antigone et Électre, on reconnaît des figures féminines complexes et ambiguës, confrontées à la tyrannie des hommes, mais aussi soumises aux tiraillements de leur propre coeur. Légitimité de l’acte individuel face à l’ordre établi, application aveugle des lois, spirale de violence engendrée par le désir de vengeance : les questionnements que proposait le poète tragique aux habitants de la cité n’ont rien perdu de leur pertinence.


On aimerait s’en remettre aux dieux pour trancher les débats et imposer l’ordre : ainsi, dans chaque pièce, on tente en vain de convoquer les Érinyes, représentantes de la persécution divine. Pourtant, comme Eschyle l’avait dit avant Sophocle, la justice et sa difficile mise en application sont désormais la tâche des hommes. Dans les derniers instants de l’entreprise mouawadienne, alors que l’on voit Électre, triomphante, adopter les attitudes physiques qui étaient celles de sa mère, on réalise qu’il reste plus facile de perpétuer la chaîne que de la briser.


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Collaborateur