Sophocle, notre contemporain

Devant la figure autoritaire de son oncle Créon, qui refuse d’offrir à Polynice la sépulture qu’il mérite, la brûlante Antigone opposera sa vive résistance, au nom du sacré et de la morale.
Photo: Jean-Louis Fernandez Devant la figure autoritaire de son oncle Créon, qui refuse d’offrir à Polynice la sépulture qu’il mérite, la brûlante Antigone opposera sa vive résistance, au nom du sacré et de la morale.

Wajdi Mouawad l’a répété : il ne s’est jamais demandé comment actualiser Sophocle «parce que Sophocle est indéniablement actuel». Sa trilogie Des femmes atterrit enfin sur nos terres et sera suivie de près par les relectures d’Antigone par la compagnie italienne Motus, au FTA. Réflexion, en compagnie du professeur de philosophie ancienne Georges Leroux, sur l’actualité de Sophocle.

Antigone, Electre et Déjanire (dans Les Trachiniennes) : trois héroïnes confrontées à la chute de leurs idéaux, de leurs amours ou de leurs familles. Si Mouawad commence par elles dans la trilogie Des femmes, il s’attaquera ensuite à ce qu’il nomme la « chute des Héros » dans Ajax et Oedipe roi, puis à la « chute des Mourants » dans Philoctète et Oedipe à Colonne. L’intégrale des sept pièces de Sophocle que nous connaissons lui permet ainsi de plonger à fond dans le tragique et dans la folie meurtrière qui dévore ces personnages déchirés.
 

C’est tout ? Pas de propos sur le monde contemporain, pas de parallèles entre la dissidence d’Antigone ou d’Electre et les rébellions des indignés d’aujourd’hui ? Eh bien, non. Heureusement, diront les puristes. Dommage, diront peut-être les autres. Il n’y a pas de relecture radicale dans les nouvelles traductions que Mouawad a commandées au poète Robert Davreu, lequel s’en tient à une langue littéraire, ample et lyrique, faisant confiance à la portée originale du discours de Sophocle. Pourtant, l’oreille attentive y aura décelé une légère insistance sur le thème de la résistance féminine devant le pouvoir masculin (on y reviendra). Et peut-être aussi, particulièrement dans Antigone, une mise en lumière particulièrement crue de la tyrannie des hommes politiques grecs : la toute-puissance de Créon y est montrée de manière plus violente que dans la plupart des traductions connues.


La démocratie en question


En conférence de presse au Festival d’Avignon l’été dernier, Wajdi Mouawad parlait même d’Antigone comme d’une fable exposant les limites de la démocratie. Devant la figure autoritaire de son oncle Créon, qui refuse d’offrir à Polynice la sépulture qu’il mérite, la brûlante Antigone opposera sa vive résistance, au nom du sacré et de la morale (la fameuse loi des dieux). « Créon, disait Mouawad, a le pouvoir de créer des lois et de les appliquer. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs, pas de médiation entre le moment où les lois sont dictées et le moment où elles sont appliquées. Lorsqu’Antigone le confronte, on voit comment cette vision du pouvoir mène à la tragédie. Je pense que la démocratie ne peut fonctionner que lorsque la séparation des pouvoirs est clairement établie, et je trouve que cette réflexion que nous propose Sophocle est très contemporaine. »


N’est-ce pas ? Au bout du fil, Georges Leroux se montre très intéressé. « C’est un propos qui me semble un peu décalé du texte original de Sophocle, dit-il, mais néanmoins intéressant. Il est clair que Sophocle a été témoin, à son époque, des allers-retours entre la démocratie et l’oligarchie et qu’il a pu en témoigner, notamment en inventant des choeurs formés de citoyens. Chez Eschyle, plus tôt, le choeur n’était pas constitué des membres du peuple. »


Problématique, d’ailleurs, ce choeur sophocléen, qui semble toujours décalé de l’action et n’aide aucunement le héros à accomplir son destin. Le peuple a beau s’agiter, il reste dans la position de l’observateur et n’influence pas le cours des événements. Mouawad explique d’ailleurs dans les documents pédagogiques entourant le spectacle qu’il ne voit pas ce choeur comme le lieu de l’expression de la morale ou de la voie à suivre, plutôt comme le « lieu de la déraison et de la transe ». C’est pour ça, entre autres, qu’il a décidé de confier le rôle du choeur au chanteur Bertrand Cantat et à un groupe de musiciens capables d’évoquer cette transcendance (Cantat sera toutefois absent des représentations au Canada pour les raisons que l’on sait).


Déraisonnable ou pas, Antigone reste le symbole de la « résistance de l’individu contre toute forme de politique », comme le dit Georges Leroux, alors que Créon est « le tyran paradigmatique, qui n’a de comptes à rendre à personne et représente la rigidité de la maxime d’État. Wajdi Mouawad a raison de dire qu’il n’y a aucune forme de médiation entre lui et la loi. » C’est pareil pour Electre, qui refuse la loi des hommes en se terrant dans un deuil écrasant : elle est le personnage anti-politique par excellence, qui valorise l’amour fraternel au-delà de la politique.


C’est cette formidable dissidence qui semble d’ailleurs inspirer les metteurs en scène italiens Enrico Casagrande et Daniela Nicolo, dont nous verrons au Festival TransAmériques les spectacles Alexis. Una tragedia greca et Too Late ! (antigone) contest #2, où la figure d’Antigone devient en quelque sorte celle d’une révoltée qui appelle à la contestation devant les bouleversements politiques actuels.


Et les femmes ?


« Je pense, dit Georges Leroux, qu’il serait toutefois dangereux de réduire Antigone à un emblème de la révolte populaire arabe actuelle, par exemple. C’est plus complexe que ça, à cause des liens du sang qui l’unissent à Créon et parce qu’elle est prête à renoncer à ces liens filiaux. On peut par contre la considérer comme une représentante du pouvoir au féminin. Quand elle dit qu’elle fera mourir la femme en elle, elle fait un affront au pouvoir. En mourant, elle détruit la lignée. »


Voilà qui nous ramène à Wajdi Mouawad, dont le travail met en lumière cette résistance toute féminine devant le pouvoir grec. Même dans Les Trachiniennes, la pièce la moins « politisable » de la trilogie, toute centrée sur l’amour fou qu’éprouve Déjanire pour son époux Héraclès, on ressent chez l’héroïne féminine une volonté d’exprimer une identité qui surpasse le rôle traditionnel de la femme dans la société classique. « Déjanire, dit Georges Leroux, cherche à contrer le mépris envers les femmes et à agir comme une vénérable héroïne, même si pour cela elle devra souffrir. » J’en connais qui affirmeraient sans ambages que la femme contemporaine n’agit pas autrement.


 

Collaborateur
Le Devoir

 

Des femmes sera présenté au Théâtre français du Centre national des arts (Ottawa) du 25 au 29 avril ; au Théâtre du Nouveau Monde (Montréal) du 5 mai au 6 juin ; et, dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec, le 10 juin. Alexis. Una tragedia greca et Too Late ! (antigone) contest #2 seront présentés à la Place des Arts dans le cadre du FTA, du 30 mai au 5 juin.


2 commentaires
  • Antonin Mireault-Plante - Inscrit 28 avril 2012 14 h 44

    Sophocle n'était pas féministe.

  • Daniaile F - Inscrite 29 avril 2012 16 h 44

    Quant a moi cette piece devrait etre jouée en l honneur de toutes les Marie ...T. de ce monde.

    L esprit des femmes ne pourra jamais prendre sa place dans le patriarcat. Au mieux les personnes nées avec le sexe féminin se répudient elles-memes afin d accéder au merveilleux patriarcat.
    La patrie NON merci.
    Il fut un temps ou le féminisme c était de rejeter les carcans...maintenant qu en est-il de toutes ces mutilations d implants ou de Botox. Ce corps que nous avons obtenu que l on nous permette de le controler depuis l avenement de LA pilule et que maintenant les filles vont jusqu a choisir d en oblitérer les démonstrations mensuelles de féminité, de pouvoir, de procréation comme si tout cela était impur. C est cela le féminin pourtant bien plus que la compétition et l appat du gain. De ce qui est percu comme faiblesse vient notre grandeur. Les filles semblent l avoir oublié !