Théâtre - Dans le sein d'Anticlée

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	L’œuvre-navire réunit sur scène une distribution vigoureuse, alerte, complice.</div>
Photo: Vincent Champoux
L’œuvre-navire réunit sur scène une distribution vigoureuse, alerte, complice.

Québec — L'odyssée, ce long poème épique, a la profondeur des mers et la furie des océans. Adapté pour la scène par Dominic Champagne et Alexis Martin, le texte préserve les flots de l'oralité, la poésie, le sang et le miel de la langue d'Homère. Ce chant de guerre, de vengeance, de libération, ravive la douloureuse traversée d'Ulysse, son retour vers les siens, et s'achève sur l'ultime supplique d'Anticlée (Denise Gagnon) pour la paix. Porté par la grâce du langage, Martin Genest signe une mise en scène organique où le jeu physique et l'esthétisme des tableaux enchevêtrent le divin et l'humain, l'un comme l'autre dans leur grandeur et leurs bassesses.

L'oeuvre-navire réunit sur scène une distribution vigoureuse, alerte, complice ; les acteurs cumulant les rôles d'équipage, de compagnons d'armes, de convoiteurs, d'hôtes et de déités, offrent une présence de tous les instants, tout aussi manifeste dans la multitude que dans le personnage de soutien. C'est de cette essence que s'incarnent les Mélantho, Calypso et Circé que livre Éva Saïda, que vibre la discrète, mais troublante Nausicaa de Danièle Belley, et avec magie et aplomb que Paule Savard donne corps à l'immatérielle Athéna. Une fragilité empreinte de dignité teinte les prestations de Steve Gagnon (Télémaque) et de Sophie Dion (Pénélope) et si l'Ulysse de Christian Michaud dans les premières minutes se trouvait fragilisé par un débit trop rapide, il faut admettre qu'il a soudain pris peau, souffle et corps, et n'a cessé de gagner en grandeur et en affirmation. Dire le ravissement et les frissons éprouvés dès que la lumière enveloppe Denise Gagnon, et que sa voix, juste, immense et belle s'ouvre comme une matrice et nous porte en son sein au coeur de l'histoire.

Lumières, costumes, ambiance sonore et plateau soutiennent l'ensemble au-delà des attentes : filet, cordages et cordes, bois, trappes et grottes, royaume des Morts ou porte des dieux, les lieux d'eaux, de terre, de feu se multiplient, les corps se déploient, le fil de trame, sa symbolique n'est jamais rompue.

Cette dernière production clôture la saison du Trident, une saison marquée par de grands textes, un choix audacieux qui mérite d'être souligné en ces temps où le bref, le rapide et l'expéditif se conjuguent au quotidien. Heureux qui comme Champagne/Martin, Champagne/Genest et l'équipée nous donnent un beau voyage.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Alain Castonguay - Abonné 25 avril 2012 23 h 02

    De grands textes, certes...

    Vous avez raison, il y a de beaux textes. Mais seulement deux réussites, en ce qui concerne ma fiancée et moi: cette pièce-ci, vraiment très bien grâce à une mise en scène spectaculaire, et l'adaptation fort réussie de l'école des Saints-Anges de Michel Tremblay.
    Nous nous étions abonnés de nouveau en 2000. Ça se termine cette année.
    "La nuit des rois" de Shakespeare était un spectacle peu inspirant, pas très bien joué et ennuyant.
    "La Médée d'Euripide" était un spectacle magnifique, mais qui nous gardait à distance, à cause de la scénographie et des choix de mise en scène, ce qui est quand même un comble tant les acteurs étaient bons là-dedans.
    "La Marquise de Sade": la deuxième pièce la plus détestable en 11 ans au Trident. Des actrices mal dirigées, qui font ce qu'elles peuvent, abandonnées au milieu d'un texte exigeant et difficile.
    Après avoir vu la sélection des pièces de la prochaine saison, nous choisirons à l'usage.
    Le théâtre, ce n'est pas que du texte. On doit croire un peu à ce que les comédiens nous racontent. Pour cela, le metteur en scène doit savoir où il s'en va et ce qu'il veut nous dire, et le directeur artistique doit lui donner les moyens de ses ambitions, à la hauteur du texte et de ses exigences. Ça n'a malheureusement pas été le cas cette année.
    Et cette saison me rappelle malheureusement la fin du séjour de Guillermo de Andrea comme directeur artistique au Trident. Il était resté au moins une saison de trop. Je ne ferai pas la même erreur avec M. Champagne.