Théâtre - Feuilleton politisé

Dans Photo-romance, Lina Saneh et Rabih Mroué assument leur nouveau penchant pour la fiction<br />
Photo: Théâtre français Dans Photo-romance, Lina Saneh et Rabih Mroué assument leur nouveau penchant pour la fiction

Dénonçant le fascisme qui, à leur avis, terrasse le Liban d'aujourd'hui, les artistes libanais Lina Saneh et Rabih Mroué font leur première visite en sol canadien avec Photo-romance, un spectacle éminemment politique qui, tout en s'attachant à une forme narrative traditionnelle et intimiste, cherche à provoquer une distance réflexive chez le spectateur. Dans la lignée de Brecht, certes, mais avec de nouveaux moyens.

Brouiller les repères

Au Liban, ils sont peut-être les premiers artistes de théâtre à oser placer un écran sur scène. Ils font figure de pionniers dans un pays où, suivant la tradition du théâtre Hakawâti (une forme de conte puisant ses récits dans la mémoire collective et la réalité sociopolitique), le théâtre embrasse une forte tradition parlée. Lina Saneh et Rabih Mroué sont des amis de Wajdi Mouawad, que le Festival d'Avignon a programmés en 2009 à sa suggestion (c'est là que je les ai découverts). N'allez pas croire qu'ils sont pour autant les adeptes d'un théâtre ultratechnologique. L'écran n'y est qu'un support, qu'une surface permettant de diffuser un photo-roman bricolé à la bonne franquette, suivant à la lettre les règles du genre.

Comme dans les journaux italiens des années 40, c'est bel et bien une histoire d'amour que ces clichés naïfs nous racontent. Mais derrière ces images à l'aura sentimentale se cache une réalité sociopolitique dérangeante, une «impasse» qui n'offre pas d'autre option aux Libanais que l'utrafondamentalisme religieux ou le capitalisme sauvage. Lina Saneh et Rabih Mroué ne sont pas différents de leurs compatriotes libanais qui, à l'exception de ceux qui se dédient à un théâtre commercial de boulevard, utilisent toujours la scène théâtrale comme un lieu de prise de parole politique, comme une occasion de faire entendre un discours dissident et de créer un théâtre de résistance.

Si leurs premiers spectacles flirtaient avec le théâtre documentaire, s'inspirant de faits divers ou d'une abondante documentation qu'ils avaient plaisir à mettre en scène, le couple assume dans Photo-romance un nouveau penchant pour la fiction. S'entremêlent toutefois le réel et l'inventé, alors que sur l'écran Lina Saneh et Rabih Mroué jouent des personnages fictifs et que, sur scène, la femme semble jouer son propre rôle en prenant les traits d'une artiste venue présenter son projet de photo-roman au responsable d'un comité de censure. Voilà qui installe une distance et invite le spectateur à réfléchir aux enjeux du photo-roman sans se laisser entraîner complètement dans le sentimentalisme bon enfant qui s'y décline. Distanciation brechtienne, je vous disais.

La pièce propose aussi un dialogue avec le cinéma. La situation reproduit une scène du film italien Une journée particulière, d'Ettore Scola, en l'adaptant à la réalité du Beyrouth de 2006, peu après l'attaque israélienne contre le Liban. Une jeune femme au foyer fait la rencontre d'un jeune intellectuel de gauche, militant communiste, qui atterrit par hasard chez elle pendant une manifestation politique qui occupe tout le reste de la ville. Deux exclus d'une lutte où s'opposent sans nuances deux camps aux idées tranchées et extrémistes. Lina Saneh et Rabih Mroué font par là un parallèle entre l'Italie mussolinienne des années 30 et le Liban contemporain, déchiré entre fondamentalisme et néolibéralisme.

La gauche se cherche

Dans le dossier de presse préparé pour le Festival d'Avignon, Lina Saneh explique que «la plupart des partis sont à tendance fasciste, repliés sur eux-mêmes, racistes et intolérants. Par ailleurs, dans la société, il y a une mentalité de petits-bourgeois honnêtes, bons citoyens, bons pères et mères de famille, qui est sans cesse mise en avant alors que partout la corruption et le clanisme règnent. [...] Mais notre propos n'est pas le fascisme, plutôt la place de la gauche prise au piège entre les deux extrêmes actuels au Liban. Il nous semble que la gauche ne joue aucun rôle actif, mais tente plutôt de vivre en parasite dans un camp ou un autre. Manipulée et rejetée.»

Cette situation est-elle irrémédiable, sans issue, sans espoir? Dans le film d'Ettore Scola, à la fin de la journée, la ménagère n'a d'autre choix que de retourner à ses fourneaux et l'intellectuel homosexuel qui est venu à sa rencontre sera arrêté par la police. Retour à la case départ. Mais l'espoir a pu se loger quelque part en eux, la connaissance de l'existence d'une vie meilleure les a peut-être rassurés. On peut tirer la même conclusion de Photo-romance.

Toutefois, Lina Saneh, dans la documentation avignonnaise, tient des propos très durs à l'endroit de cette gauche libanaise pour laquelle elle espère pourtant un avenir meilleur. «La gauche, dit-elle, est cantonnée dans une naïveté un peu romantique; elle croit diriger l'Histoire, empêchant le pire. C'est en fait elle qui est utilisée et manipulée à ses dépens. Il y a un aveuglement terrible: soit ses dirigeants sont assimilés peu à peu aux partis traditionnels, soit ils sont assassinés. On met donc la gauche libanaise en question, avec un mélange de douceur mélancolique et de dureté.»

La démarche artistique est courageuse et lucide. Espérons que nous les reverrons: leur nouveau spectacle, 33 tours et quelques secondes, vient notamment d'être présenté au Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles et sera de la programmation du Festival d'Avignon cet été. Les portes de la scène internationale leur sont grandes ouvertes, et les enjeux sociopolitiques libanais méritent bien que la scène artistique mondiale leur accorde cette attention. À suivre.

***

Collaborateur du Devoir