Théâtre - Kabuki de chair

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Photo: Vincent Champoux Une œuvre exigeante, qui commande une hauteur d’interprétation à la limite de la démesure et une direction qui, en contrepartie, impose sa mesure. Et c’est bien ce que livre cette magistrale distribution.

Québec — La plume de Yukio Mishima ne trempe pas dans les eaux délicates de la fleur d'oranger ou dans les eaux stagnantes de la culpabilité. Son écriture emprunte à l'architecture des cathédrales la noblesse des matériaux et fait de cette Madame de Sade, à l'affiche au Trident, une œuvre charnelle, philosophique, esthétique, sociale et politique.

La pièce recoupe la tentative de Sade d'échapper à sa mise sous écrous (1772), son emprisonnement à la Bastille (1778) et sa libération, qui coïncide avec la Révolution française (1789). Mais le tour de force de Mishima est d'avoir mis en abîme le marquis pour nous livrer six personnages de femmes qui sont, chacune à leur façon, de terrifiantes icônes d'assujettissement et d'émancipation. Une oeuvre exigeante, qui commande une hauteur d'interprétation à la limite de la démesure et une direction qui, en contrepartie, impose sa mesure. Et c'est bien ce que livre cette magistrale distribution, ce qui caractérise sa mise en scène rigoureuse, ce qui se déploie dans l'espace scénographique et sa mise en lumière.

Les personnages de Mishima sont complexes et le rendu de Madame de Sade exige de solides épaules. Nul doute ici: Lorraine Côté (mère de la marquise), Éva Daigle (marquise de Sade), Lise Castonguay (comtesse de Saint-Fond) et Sophie Dion (soeur cadette de la marquise) conjuguent talent, fougue et fulgurance. Quant à Marie-Hélène Lalande (baronne de Simiane) et Andrée Samson (femme de chambre), elles offrent, en contrepoint, avec tout autant de talent, sobriété et dignité.

L'indéniable qualité de cette production s'exprime aussi dans sa ligne esthétique, la sobriété de l'espace, les paravents à glissière, ses costumes, ses coiffures, ses maquillages et ses éclairages, et dans la mise en place des comédiennes, qui semble reproduire tantôt la posture des personnages des estampes japonaises classiques, tantôt celle caractéristique de son art érotique. La mise en scène que signe Martine Beaulne rejoint, en ce sens, ce texte-cathédrale et en libère les forces.

À la limite du kabuki et du cérémonial de l'opéra, cette Madame de Sade de Mishima n'a rien de passéiste. Le marquis dont il s'inspire a laissé ses traces indélébiles, pas seulement dans le qualificatif qui l'emporte sur les sens, mais dans ce pouvoir qu'il avait de transformer en profondeur les coeurs, les corps et les esprits, de faire de toutes les zones d'ombre un champ de labours propice à l'écriture et à l'interprétation.

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Collaboratrice du Devoir

1 commentaire
  • Alain Castonguay - Abonné 14 mars 2012 23 h 21

    Seppuku raté

    Je me vois dans l'obligation que ni notre couple, ni les spectateurs ne semble partager le plaisir éprouvé par votre collaboratrice. Ce pensum de 2h15 sans entracte dure au moins 30 minutes de trop. Malgré le travail remarquable de la direction artistique et de la plupart des actrices, le spectacle demeure inintéressant. Tout simplement parce que son propos ne nous touche pas, ne nous concerne pas, ne nous rejoint pas.
    J'aurais aimé ce spectacle, et j'y allais dans de bonnes dispositions grâce à votre texte lu le jour même où je devais y aller, alors que les commentaires entendus à la radio étaient nettement plus mitigés. Malheureusement, les attentes sont vivement déçues.
    J'en profite pour souligner que cela fait trois pièces sur quatre qui, cette saison, me laissent sur ma faim. Je peux donc vous prédire que si la dernière pièce, "L'Odyssée" d'après Homère, écrit par Dominic Champagne et Alexis Martin, n'est pas un très grand succès, Le Trident perdra des abonnés en 2012-2013, à commencer par ma femme et moi.