Théâtre - L'hiver: mode d'emploi

Daniel Brière et Alexis Martin nous invitent à une petite marche en raquettes dans les sous-bois de notre histoire.<br />
Photo: Source: Raphaël Ouellet Daniel Brière et Alexis Martin nous invitent à une petite marche en raquettes dans les sous-bois de notre histoire.

La neige, la poudrerie, le manteau blanc; la sloche et les autos ensevelies sous les bancs de neige... sans compter les enfants mangés par les souffleuses. Y a-t-il quelque chose qui nous définisse plus que l'hiver?

Gilles Vigneault a répondu clairement à la question il y a longtemps, mais voilà qu'Alexis Martin et Daniel Brière se lancent à leur tour dans l'aventure avec le plus ambitieux projet jamais formulé par le Nouveau Théâtre expérimental (NTE): Invention du chauffage central en Nouvelle-France. Une vaste fresque en trois volets programmée au rythme d'un spectacle par saison, jusqu'en 2014, dont nous verrons dès la semaine prochaine la première partie: L'histoire révélée du Canada français, 1608-1998... Une sorte de petite marche en raquettes dans les sous-bois de notre histoire.

Le froid identitaire


Il y a plus de deux ans déjà qu'Alexis Martin amasse du matériel pour son grand portrait échevelé qui sera mis en scène par Brière. «J'ai tout lu ce que j'ai trouvé sur les débuts de la colonie dans la bibliothèque de mon père et un peu partout dans les vraies librairies qui nous restent encore, raconte Martin. Les voyages de Champlain, les fameuses Relations des Jésuites, des livres racontant les petits métiers, des magazines d'histoire et d'anthropologie aussi... Je me suis imprégné de tout cela en en parlant régulièrement avec Daniel.» Martin insiste pour dire qu'il n'a aucune prétention d'historien, mais sur le site Internet du NTE, on trouvera une «bibliographie géographique et commentée» de la documentation dont il s'est servi pour écrire son texte. Des références pas seulement historiques puisqu'on y trouve aussi, pour mieux résister à l'hiver, L'homme rapaillé de Miron, les scènes de la vie quotidienne de Provencher, les discours de Papineau, le Henri Bourassa de Rumilly et même les oeuvres complètes de Denis Vanier... Rappelons que c'est loin d'être la première fois que le NTE fait appel au thème de l'Histoire puisqu'on a vu là des spectacles centrés sur des personnages comme Sade, Hitler ou même les grandes figures sacrées de l'hindouisme.

«Ici, enchaîne Brière, vous le savez, on fait du théâtre en nous amusant à en remettre les formes et le sens en question. Ce qui ne veut surtout pas dire qu'Alexis peut se permettre d'écrire n'importe quoi: vous verrez, il a déniché des trucs incroyables et de fabuleuses légendes indiennes autour de l'hiver. Mais les spectateurs seront d'abord frappés par le caractère ludique de la remise en question, comme toujours, et c'est précisément ce que nous souhaitons.» Le théâtre dans la joie! Dans le jeu.

L'histoire révélée du Canada français, 1608-1998 — le premier volet, donc, d'Invention du chauffage central en Nouvelle-France — s'étend sur une période très large qui va de la fondation de Québec en 1608 par Champlain jusqu'à la crise du verglas en 1998. Les trois pièces abordent donc toutes la même tranche de notre histoire, que l'on scrutera sous trois angles différents mais toujours à la façon NTE.

Partout, au coeur de la saga mais surtout ici, on retrouvera une même constante préoccupation: le froid qui est là ou qui le sera bientôt. La métaphore du froid, du gel, à l'intérieur comme à l'extérieur. La nécessité de se rapprocher pour y résister. D'inventer les rapports avec les autres tout autant que des outils... Et son contraire aussi: le feu. Pour résister au froid. Pour survivre ici. Le froid comme allégorie de ce que nous sommes. Le froid identitaire.

Les étrangers de l'intérieur

On saisit tout de suite la richesse du thème et sa justesse puisque le froid raconte — à travers les réponses que l'on s'est vus forcer de formuler pour y résister —, l'histoire de notre adaptation à un milieu d'abord hostile. «Le froid a vraiment forgé notre identité, reprend Alexis Martin. Et c'est encore et toujours vrai. Il nous a, par exemple, fait tisser dès le départ des alliances avec les Amérindiens, ne serait-ce que pour réussir à "passer l'hiver": les colons ont intégré les Amérindiens qui les entouraient tout comme ils ont dû intégrer certains de leurs modes de vie pour survivre... Ce n'est que beaucoup plus tard, lorsque sont arrivés ceux qui venaient exploiter le territoire, que les choses ont commencé à changer. J'ai d'ailleurs trouvé une légende, wendate je crois, qui me fait beaucoup penser à nous: celle du pays des mots gelés... C'est un pays où tout ne reprend sa place que lorsque les mots fondent et qu'on les entend enfin.»

Les Amérindiens et certaines de leurs coutumes, comme celle de la «tente tremblante», seront très présents dans le spectacle. Brière et Martin soulignent toutefois que ce sera encore plus évident dans le deuxième volet de la saga, qui sera consacré à l'eau et aux rivières: Les chemins qui marchent, dont la création est prévue en 2013 — le troisième, qui devrait voir le jour en 2014, s'intitulera Le pain et le vin...

Avec ce sourire de jeune ado émerveillé qu'il porte parfois, Martin raconte qu'il a fait traduire des passages de la pièce en langue amérindienne par la poétesse Joséphine Bacon. «De nombreux passages de L'histoire révélée du Canada français, 1608-1998 font référence à ce choc de deux mythologies sur un même sujet: l'hiver et le froid. Nous voulions souligner très concrètement cet héritage qui nous a permis de survivre ici et qui est trop souvent occulté, sinon méprisé.»

Les deux hommes insistent et s'enflamment même devant le sort des Amérindiens d'aujourd'hui alors que le projet de Champlain était, disent-ils, beaucoup plus ouvert et intégrait les deux sociétés en voulant créer ici un peuple métis. Ils invitent d'ailleurs les spectateurs à discuter de tout cela avec eux autour d'une table ronde le 10 février après le spectacle présenté pour l'occasion à 18h30 et encore le jeudi 16 février après le spectacle de 19h. Alexis Martin bouclera la boucle en disant des Amérindiens qu'ils sont nos «étrangers de l'intérieur»... Un ange passe. Avec un arc, même...

Daniel Brière est le premier à reprendre son souffle. Il raconte que le spectacle tout entier se déroulera dans une cabane de verre entourée par les gradins et dans laquelle on verra force personnages se mesurer aux éléments et dire la folle histoire d'habiter ici, sur une terre empruntée. Ce qui nous fait une conclusion de la meilleure eau...


Invention du chauffage central en Nouvelle-France - vidéo promo, Nouveau Théâtre Expérimental.