Théâtre - Grotesque tragédie

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Photo: Jérémie Battaglia C’est en Markita Boies, reine au port altier et à la rigidité implacable, que se conjuguent le mieux les conflits entre la superficialité convenue et le retour du pulsionnel.

Suivre les premiers pas d'un metteur en scène et le voir soudainement maîtriser une partition est une expérience salutaire. Louis-Karl Tremblay a le mérite de s'intéresser à des œuvres denses et à des écritures amples et poétiques. Mais ni les Troyennes, adaptation de Sartre, ni Le numéro d'équilibre, d'Edward Bond, ne lui auront permis de montrer l'étendue de son intelligence dramatique, dont le ferment a toutefois semblé fertile dès sa première mise en scène. Avec Yvonne, princesse de Bourgogne, il a trouvé le texte parfait pour montrer de quel bois il se chauffe.

S'il ne propose pas une véritable relecture, il fait éclater les possibilités de la pièce et maîtrise ses différents registres, entre le grotesque, la comédie et la tragédie. Ce texte se prête d'ailleurs mal aux réinterprétations radicales; il est si actuel et si complet qu'il y résiste.

Pour donner corps à la galerie de personnages archétypaux imaginés par Gombrowicz, Tremblay a réuni une distribution de feu. La première intelligence de son travail réside là. En plus de ses collaborateurs de la première heure, la plupart issus comme lui de l'UQAM, il a élargi la palette en sollicitant par exemple Sébastien David, tout à fait à l'aise en chambellan meneur de troupes, ou Alain Fournier, qui se prête à deux rôles comiques avec un savant mélange de retenue et de présence, et Francis-William Rhéaume, prince aussi narquois que sincère. Lorsqu'il épouse la mollassonne Yvonne, une simple roturière, de surcroît muette comme une carpe, la cour entière en perd ses repères et plonge dans l'abîme des pulsions et de la cruauté. Mais c'est en Markita Boies, reine au port altier et à la rigidité implacable, que se conjuguent le mieux les conflits entre la superficialité convenue et le retour du pulsionnel. Peter Batakliev, presque ubuesque, n'est pas en reste. Au centre, Ariane Lacombe joue, de dos, une Yvonne flasque et léthargique, dont l'absence de tonus est absolument dérangeante.

Ce choix de mise en scène est pour le moins classique. On se rappelle qu'Alice Ronfard, en 1998 au Trident, avait plutôt choisi une jolie actrice, pour montrer la relativité de la laideur et critiquer plus durement ces monarques si avides de pouvoir qu'ils en deviennent immoraux. Rien de tel ici, mais les moyens très simples employés par Louis-Karl Tremblay parviennent au même résultat. La pièce réussit à dynamiter le masque des convenances pour dévoiler la réelle laideur de l'humain, bien différente de la laideur apparente de cette pauvre Yvonne. Discours remâché, mais porté par une écriture puissante et une langue fleurie: c'est un très grand, ce Gombrowicz. Et Tremblay en a bien saisi l'essence, surtout le versant comique, qu'il accentue sans étirer la sauce.

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Collaborateur du Devoir