Théâtre - D'un irrésistible mouvement

Le pari d'Anne Millaire était plutôt risqué: comment dynamiser une tragicomédie un brin bâtarde, écrite en alexandrins vers 1636 par un jeune Corneille qui souhaitait par sa pièce prouver sa maîtrise de nombreux genres dramatiques, de la commedia dell'arte à la pastorale? Apprenant ces dernières semaines par le biais d'entrevues que la metteure en scène s'inspirait du slam, art poétique vocal à saveur urbaine, on repensait avec un léger effroi à certains essais peu concluants de classiques renouvelés à la sauce hip-hop pour rejoindre le public adolescent comme celui du théâtre Denise-Pelletier...

Il se trouve pourtant que l'oeuvre de la minutieuse Millaire est animée d'un irrésistible mouvement, qui en fait une fête théâtrale prenant comme motif le théâtre lui-même. C'était bien là l'une des intentions de Corneille dans son Illusion comique, rebaptisée ici L'illusion. Au premier acte, le magicien Alcandre propose au triste Pridamant de lui donner à voir le destin aventureux de Clindor, son fils perdu. Des ténèbres de la caverne où ils sont réunis surgissent alors les silhouettes des protagonistes qui viennent jouer ou rejouer quelques moments forts de leur existence. Ému, choqué, Pridamant doit être au final rassuré: tout ici s'avère illusion, rêve et jeu.

En témoignent d'ailleurs le sol en damier et les arches distordues du décor en trompe-l'oeil que signe Jonas Véroff Bouchard. Vêtus de la garde-robe éclectique — toutes les époques et toutes les couleurs y semblent conviées — qu'a conçue pour eux Judy Jonker, les jeunes acteurs s'ébrouent, précis dans le geste comme dans le verbe. Mènent la charge Isabeau Blanche à la grâce malicieuse en Isabelle et Vincent Fafard, qui joue d'un héroïsme décontracté en Clindor. De son côté, David-Alexandre Després s'en donne à coeur joie en Matamore, personnage bédéesque inspiré du Capitan de la commedia dell'arte.

Avouons par contre que les ruptures de ton ne semblent pas toujours évidentes à négocier: entre l'introduction un peu obscure, les pitreries physiques et langagières, les intrigues amoureuses, les querelles d'honneur, un cinquième acte tragique et un numéro musical qui vient renchérir de manière superflue sur une finale déjà limpide, on peut s'y perdre. De plus, si l'éclatement esthétique fait office de nouveau baroque, son déploiement joyeux vient occulter en partie certains aspects thématiques de l'oeuvre originale au profit d'un travail sur la forme qui prend beaucoup de place.

Malgré ces réserves, il se dégage de L'illusion une vitalité rare, notamment grâce aux arrangements musicaux orchestrés par le trompettiste Samuel Véro et interprétés en direct par Magnitude 6, un jeune ensemble de cuivres comptant également un percussionniste. Un Corneille décomplexé, donc, qui déplaira aux puristes, mais en ravira plus d'un.

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Collaborateur du Devoir