Théâtre - D'hier à demain: Médée

L’œuvre est sombre, mais cette production est théâtralement lumineuse, et ce, dès les premiers contrastes d’éclairage.<br />
Photo: Vincent Champoux L’œuvre est sombre, mais cette production est théâtralement lumineuse, et ce, dès les premiers contrastes d’éclairage.

La tragédie n'a rien à voir avec le drame de salon. Elle chevauche les siècles et porte l'âme humaine aux frontières de ses propres ténèbres. Elle a l'exigence des déchirements qu'elle met à nu et, quand elle s'impose avec grandeur, comme c'est le cas avec la Médée qui prend l'affiche au Trident, elle se révèle être un inestimable cadeau des dieux.

Retrouver la plume de Marie Cardinal enchevêtrée à celle d'Euripide y contribue largement et confère à cette pièce, écrite au Ve siècle av. J.-C., sa pleine modernité: l'amour, la trahison, l'exil, la détresse, le désir de vengeance et l'infanticide sont loin d'être l'apanage des temps anciens.

L'oeuvre est sombre, mais cette production est théâtralement lumineuse, et ce, dès les premiers contrastes d'éclairage. La froideur du bleu se fait l'oracle de ce qui sourd sous l'espace de jeu. Des lueurs paille effleurent les piliers de la structure aux lignes pures, conçue par Hazel, et laissent peu à peu deviner les présences.

Le profil de la nourrice se fait lunaire. La voix de Médée s'élève graduellement hors du silence et de la noirceur. Linda Laplante a la mesure et la puissance de cette Médée qui loge en ses chairs. Une Médée qui trouve son obsédant prolongement (magnifique) dans chaque murmure, rumeur et chuchotement du Coryphée et du choeur. Hugues Frenette (Jason) et Richard Thériault (Créon) ont la délicate tâche d'incarner l'Homme dans ses insuffisances, ses excès de pouvoir et son égocentrisme. Ils le font avec la justesse nécessaire pour que ceux qui ont traversé l'histoire autant que le voisin d'à côté nous soient reconnaissables d'égale façon. Lise Castonguay (Précepteur) et Denise Verville (Nourrice) font partie du cadeau. Et l'Égée de Gill Champagne vient humblement boucler cette belle distribution.

La direction de Diego Aramburo en est une d'épousailles et de vision. Épousailles des textures (voix, costumes, ambiance sonore, lumières), du rythme, du mouvement, en synchronie avec l'interprétation et le jeu d'ensemble qui semblent commander l'éclairage. Sa vision tient à ce qui précède, mais grandement à cette façon d'allier l'espace sculptural, le visible, l'invisible, l'esthétisme des ombres chinoises, de la peinture et du cadrage photo. Certains lisent le destin humain dans les astres, Aramburo fait de ce langage et de ses acteurs des astres émergeant des ténèbres. Une Médée antique et actuelle, profondément habitée.

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Collaboratrice du Devoir
2 commentaires
  • Alain Castonguay - Abonné 9 novembre 2011 23 h 02

    Malheureusement pas

    Spectacle magnifique, certes, et grande performance de l'actrice principale. Mais nous n'avons pas, ma fiancée et moi, éprouvé le plaisir visible de la critique. Nous aurions aimé aimer ce spectacle, mais ce n'est malheureusement pas le cas. Ça arrive. Chaque fois que je suis témoin de ce décalage entre ce que pense la critique et l'émotion ressentie devant le spectacle, je suis renversé. Ça arrive, parfois. C'est le cas ici. Et la très petite ovation à la fin de la pièce me laisse à penser que je ne suis pas le seul.

  • Alain Castonguay - Abonné 10 novembre 2011 10 h 43

    Distanciation

    Après vous avoir écrit mercredi soir, j'en ai reparlé avec ma fiancée, et je pense qu'elle a mis sur le doigt sur ce qui cloche: la distance. Le spectaculaire dispositif scénique, qui permet de créer de fort beaux tableaux, a le défaut d'éloigner les acteurs du devant de la scène. Nous avons de très bons sièges en plein centre et dans les premières rangées, et nous avions de la misère à bien voir le visage des acteurs. L'émotion exprimée par Linda Laplante nous parvenait, mais atténuée. Cette distance créée par la scénographie dessert l'émotion. C'est difficile à prévoir, pour le metteur en scène, tant qu'il n'y a pas de spectateurs dans la salle, j'imagine.