Théâtre - Critique en direct

Le 3 novembre dernier, le dramaturge et metteur en scène Olivier Choinière (Félicité, Chante avec moi) a convié, dans le plus grand secret, un groupe de spectateurs à assister à la dernière représentation de L'école des femmes de Molière, une mise en scène d'Yves Desgagnés présentée au Théâtre du Nouveau Monde. Plus critique que la critique, Choinière proposait en temps réel, au moyen de baladeurs numériques bien dissimulés, sa propre lecture du spectacle, mais aussi sa vision du discours de cette institution sur le théâtre et sur sa mission.

Mûri de longue date, le Projet blanc s'apparente à un «hacking», une intrusion qui, sans venir perturber en rien le déroulement du spectacle du TNM, constituait un acte plus que subversif, surtout dans notre milieu théâtral si tranquille.

En quittant le Monument-National peu après 19h, les quelque 80 convives ignoraient tout du parcours que proposerait Choinière, déjà créateur de plusieurs spectacles déambulatoires où chaque spectateur isolé était invité, par l'entremise d'une bande sonore préenregistrée, à observer autrement le réel qui l'entoure. Billet fourni par les animateurs de Projet blanc en main, nous sommes tous montés au paradis, deuxième balcon du TNM, où chacun a discrètement rechaussé ses écouteurs. Et alors que Guy Nadon et ses collègues commençaient à jouer, la voix de Choinière dans nos oreilles se livrait à la critique, particulièrement limpide et acérée, du spectacle qui se jouait devant nous.

Arnolphe, riche bourgeois, a placé au couvent la petite Agnès, enfant dont il a la charge, afin de la mettre à l'abri de toute influence extérieure. Pieux? Que nenni: il souhaite ainsi se modeler pour l'avenir une épouse soumise, et il se livre à mille sparages pour la maintenir dans son ignorance. Mais la belle naïve, entrant dans le monde, tombe sous le charme du jeune Horace. Voilà pour l'argument.

Repiquant d'abord avec scepticisme les propos de Desgagnés affirmant vouloir confronter Molière à notre société contemporaine, le narrateur fantôme enchaînait ensuite avec ses propres réflexions. Il dessinait le portrait d'un théâtre bourgeois qui déploie des artifices et agite maintes babioles pour conforter son public. En associant le personnage d'Horace à une certaine jeunesse qui attendrait son tour pour ne s'enfoncer au final que dans les mêmes ornières que la génération précédente et en présentant les domestiques d'Arnolphe comme des complices qui, sans être dupes, acceptent de reconnaître de quel côté leur pain est beurré, Choinière ne médite pas seulement sur une philosophie de production, mais bien sur l'écologie de tout un milieu et sur une société qui n'en demande pas trop à l'art, se satisfaisant de quelques éclats.

C'était la veille de l'ouverture du congrès organisé par le Conseil québécois du théâtre sur le thème «Les théâtres institutionnels et le développement de l'art théâtral». Disons que le moment n'aurait pas pu être mieux choisi. S'il ne s'agissait que d'un pied de nez, on pourrait s'indigner devant tant d'effronterie. Devant cette démonstration finement articulée que le théâtre à Montréal dégage parfois des effluves propres à attirer les mouches, on se dit qu'un sain débat sur ces questions serait plus que de mise.

***

Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Michel St-Pierre - Inscrit 9 novembre 2011 08 h 22

    Et l'écrire ?

    Intéressant comme démarche, mais pourquoi ne pas en faire une critique écrite et lisible par un plus large public ?

  • Alexandre Cadieux - Abonné 14 novembre 2011 13 h 54

    Texte

    Le texte de Projet Blanc est désormais disponible sur le site Web du théâtre Aux Écuries, dont Olivier Choinière est l'un des directeurs artistiques. Le lien se trouve au bas de la page suivante : http://auxecuries.com/saison/4?iseason=1#/uid-4