Théâtre - Aux Écuries, surtout une communauté d'esprit

Olivier Ducas, devant le portail d’Aux Écuries<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Olivier Ducas, devant le portail d’Aux Écuries

Olivier Ducas, cofondateur du Théâtre de la Pire Espèce, pose fièrement devant la nouvelle devanture du théâtre Aux Écuries, finalement inauguré après deux années d'activités pré-rénovations. Est-ce le début d'un lent assagissement et d'une institutionnalisation confortable pour les huit trentenaires qui ont mené de front ce projet depuis 2005? Ce serait très mal les connaître. «Ce théâtre se doit d'être un porte-voix et non un joli bâillon de briques et de verre», ont-ils écrit dans leur manifeste aux voix entremêlées.

À l'heure où la plupart des théâtres établis affinent leur image de marque et cherchent à plaire à des clientèles stables, les directeurs artistiques et le directeur administratif du nouveau théâtre de la rue Chabot ont donné le ton de l'aventure des Écuries en lisant hier soir, lors de l'ouverture officielle, une prose engagée. Ici, c'est clair, il n'y aura pas de mandat artistique trop précis et pas de dictature de l'abonné: la bande des huit crie haut et fort son désir de lutter contre la marchandisation de l'art, qui n'entraîne trop souvent que le nivellement par le bas et l'absence de pensée, même si ça remplit des salles.

Ducas, particulièrement préoccupé par cette question, a rédigé avec son complice Francis Monty ces quelques phrases qui résument assez bien l'affaire: «Je suis un artiste et je fais mon travail. J'allume des feux: brasiers, foyers, lanternes, tisons, bougies. Je ne veux pas réussir. Le succès n'est pas une valeur en soi.»

Ils ne sont pas tous d'accord tout le temps, et pas tous aussi radicaux dans l'expression de leurs pensées. C'est ce qui fait la force de leur regroupement; ils en sont convaincus. Ducas, par exemple, que l'on entend moins dans les médias que ses collègues Olivier Choinière et Sylvain Bélanger, est de ceux qui préfèrent laisser parler ses oeuvres sans y ajouter trop de verbiage.

«C'est essentiel que l'artiste participe à la pensée, dit-il, mais avec les moyens qui sont les siens, avec des moyens artistiques. La pensée du théâtre n'est pas discursive, elle fonctionne autrement. Cela dit, je pense qu'aux Écuries on n'aura pas le choix de faire un peu de politique. On est préoccupés par la situation politique actuelle au Québec et il faut bouger. Y'aura de l'espace pour ça dans notre théâtre, pour des paroles non spectaculaires, paroles dites ou écrites, et pour des expositions et événements divers. Ce sera un lieu de communauté.»

Ne pas parler d'une seule voix

Retour au manifeste. Le metteur en scène Sylvain Bélanger y écrit, inspiré: «Je suis prêt à troquer un futur personnel pour un avenir collectif.» Plus loin, il ajoutera: «Ce théâtre n'est pas un business rentable ni un terrain privé. C'est une bibliothèque, un parc, un coin de rue, un coin de table, un espace public où l'on traîne, où l'on reste.» Olivier Ducas utilisera les mêmes mots ou presque, précisant que l'un des objectifs est de s'adresser directement aux voisins, dans le quartier Villeray. «On veut que nos voisins d'en face viennent dans le théâtre. C'est important. On a commencé quelque chose avec eux, avec notre projet de jardin communautaire dans le hall d'entrée, et on va certainement poursuivre, à petite échelle, dans l'espoir que ça porte de grands fruits.»

Le manifeste d'Aux Écuries érige au rang d'absolues priorités la lutte contre le conformisme et la marchandisation de l'humain. «Vous n'êtes pas le consommateur type», scandent les huit directeurs — Marcelle Dubois des Porteuses d'automates, Olivier Choinière de L'Activité, Sylvain Bélanger du Grand Jour, Olivier Ducas et Francis Monty de La Pire Espèce, Marylin Perreault et Annie Ranger du Théâtre I.N.K. et David Lavoie à la direction générale. Concrètement, ils veulent empêcher leur théâtre de sombrer dans la pensée unique et la logique du produit culturel.

Olivier Ducas me l'expliquera en termes catégoriques. «On se trompe quand on essaie d'être sexy dans nos campagnes marketing, pour attirer un nouveau public, sans mettre en avant l'art et la pensée. Mais on se tromperait vraiment si on essayait d'avaler les identités de chacune des compagnies qui joueront chez nous pour les regrouper sous une même image et une même vision de l'art. On ne veut pas que les Écuries ne soient qu'un "pitch de vente". On ne veut pas parler d'une seule voix. On veut que la programmation soit très éclectique. On ne veut pas que ce soit formaté. Notre rôle est de véhiculer du contenu autrement, de créer de la discussion en dehors des lois du marketing, dans un autre espace-temps. Et en favorisant une saine culture du débat.»

On s'en doute, une telle vision des choses laisse aussi toute la place à une remise en question des méthodes de travail artistiques. «C'est clair, dit Ducas, que pour nous les résidences de création sont aussi importantes que la diffusion. On va mettre notre équipement et notre espace à la disposition de créateurs qui auront le champ libre.»

Voilà des jeunes gens qui savent ce qu'ils veulent.

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Collaborateur du Devoir