Théâtre - Le sang des poètes

Larissa Corriveau dans Emily Dickinson, au théâtre La Chapelle
Photo: Zed Touati Larissa Corriveau dans Emily Dickinson, au théâtre La Chapelle

On peut ne jamais quitter sa demeure et sentir tout le poids du monde sur ses épaules. Née dans la Nouvelle-Angleterre puritaine du XIXe siècle, Emily Dickinson a passé la moitié de sa vie enfermée dans sa maison, ne voyant pratiquement personne. Mais elle a écrit près de 1800 poèmes, rassemblés en cahiers empilés dans des tiroirs, qui sont des odes universelles. De son vivant, elle ne publie (presque) pas; elle va connaître le succès qu'après sa mort, en 1886.

Mercredi dernier à La Chapelle, avant le lever de rideau, Oleg Kisseliov est venu s'adresser aux spectateurs (uniquement en anglais... même si le spectacle est en français!) pour dire qu'il caressait le projet de porter à la scène l'oeuvre d'Emily Dickinson depuis 25 ans. Or, c'est sa rencontre avec la jeune comédienne Larissa Corriveau, fondatrice de La Demeure, une compagnie qui s'est donné le mandat de transmettre au public des oeuvres poétiques, qui a finalement permis au metteur en scène russe de réaliser son rêve. Le résultat constitue un bel hommage à la mythique auteure américaine, et aussi à tous ces hommes et ces femmes qui trouvent refuge dans l'écriture pour transcender une réalité oppressante.

Sans être sans failles (la mise en scène est un peu décousue et trop chargée), ce spectacle est assez réussi. À la fois dépouillée et rythmée, portée par un souci de la gestuelle autant que de la musicalité (la musique de Miles Davis est très présente), la pièce est défendue admirablement par une actrice de talent (Larissa Corriveau que je découvre ici). Après le retrait d'une interprète, le projet s'est transformé en solo. Et Corriveau s'y investit totalement et... charnellement (elle bouge tant, de toutes les parties de son corps, qu'on a l'impression d'assister à un spectacle de danse contemporaine).

Comme elle vivait cloîtrée dans sa maison, les relations de Dickinson avec autrui étaient surtout épistolaires. Ce que le spectacle évoque en faisant lire à la poétesse des lettres adressées à ses amis et confidents, dont le critique littéraire Thomas Higginson. Sobre et économe, le décor situe la chambre d'Emily avec une fenêtre suspendue au milieu de la scène par laquelle la femme semble regarder l'éternité. Malgré son isolement, Dickinson touchait à l'universel. Et elle aurait pu écrire tel Rimbaud, son contemporain:

Elle est retrouvée.

Quoi? - L'Éternité.

C'est la mer allée

Avec le soleil.

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Collaborateur du Devoir

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«Le rivage est plus sûr, mais j'aime me battre avec les flots.» - Emily Dickinson

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