Théâtre - La chair est triste

Ils sont tordus, ces Autrichiens! Au pays de Freud et de Reich, la sexualité est tout sauf une partie de plaisir; et le rapport entre les sexes, un terrain aussi miné qu'un champ de bataille. Après Jackie, en 2010, l'Espace Go propose une autre pièce de la Viennoise Elfriede Jelinek, une auteure féministe.

Plutôt deux courtes pièces — Blanche-Neige et La Belle au bois dormant — tirées de Drames de princesses. Jelinek revisite deux contes populaires pour mieux les massacrer, en dénonçant les fantasmes et les stéréotypes véhiculés sur les femmes, tant dans la fiction que dans la vie.

Romancière et dramaturge prolifique et cotée en Europe, Jelinek ne fait pas l'unanimité pour autant. Son prix Nobel de littérature a fait l'objet d'une controverse en 2005, lorsqu'un membre de la prestigieuse Académie a remis sa démission pour protester contre ce choix «indigne de la réputation du prix»! On ne transgresse pas les règles de l'art sans casser des académiciens...

Or, qu'en est-il de la production dirigée par Martin Faucher? Hum... l'impression que c'est beaucoup de bruit et d'éclats pour pas grand-chose. Au bout de 70 minutes, on n'en ressort guère troublé, même si les thèmes sont troublants: inégalité entre les sexes, névrose des comportements sentimentaux et sexuels, séduction obsessionnelle. Formellement, c'est une écriture théâtrale particulière, assez clinique, plus cérébrale qu'émotionnelle. La construction brouille (volontairement?) les pistes. Pas facile de trouver le rythme juste. Et le style dense et péremptoire de l'auteure n'aide pas.

Par chance, la mise en scène spectaculaire et iconoclaste de Martin Faucher allège la lourdeur du texte. Le décor (j'allais écrire «l'installation», car le travail du concepteur Max-Otto Fauteux est fort percutant) évoque divers lieux: une forêt, une boutique, un palais, une boîte de nuit...

Dans la distribution, Sophie Cadieux est époustouflante! Ses deux personnages titres sont créatures ludiques et polysémiques, et l'actrice joue sur plusieurs aspects de la psyché féminine. Éric Bruneau incarne un drôle de Prince charmant, chaussé de gougounes, avec des verres fumés et un short de surfeur. Cet acteur a une présence remarquable et illustre parfaitement l'ironie mordante et le désenchantement du propos. Malheureusement, il arrive un peu tard, en deuxième partie... Et son collègue, Sébastien Dodge, est plus faible en chasseur tyrolien. Sa livraison est trop rapide et monolithique.

Aux yeux de Jelinek, l'homme triomphe toujours parce qu'il maintient la femme prisonnière de son image, à travers l'industrie de la beauté, du divertissement, des médias, par exemple. (On pense à Nelly Arcan et sa Burqa de chair comme symbole de l'éternelle contradiction féminine... Fermons la parenthèse.)

Luxuriant et luxurieux, Blanche-Neige & La Belle au bois au bois dormant se termine avec des orgasmes multiples, mais personne ne jouit un bref instant. Au contraire. Ici, la chair est résolument triste.

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Collaborateur du Devoir