Théâtre - Le chantier perpétuel

David Lavoie et Pierre Macduff devant le chantier des Écuries, rue Chabot, dans le quartier Villeray<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir David Lavoie et Pierre Macduff devant le chantier des Écuries, rue Chabot, dans le quartier Villeray

L'ouverture de deux lieux de théâtre tout neufs, La Licorne et Aux Écuries avec leurs quatre salles et leurs quatre espaces de répétitions, marque ce début de saison. Dans un monde où le virtuel joue un rôle de plus en plus important, profitons de l'occasion pour nous pencher sur ce chantier permanent qu'est la construction du théâtre d'ici.

Un quart de siècle sépare Pierre Macduff et David Lavoie. Dans le coin droit, le premier est le vieux routier que tout le monde connaît et qui a tout fait depuis presque quarante ans maintenant. Même quand on ne partage pas tous ses points de vue (et il en a sur tout!), on ne peut qu'admettre que Macduff a été de tous les combats; il a tâté de tous les organismes, a touché à toutes les structures ou presque, du CQT et du CEAD jusqu'au Carrefour international de théâtre, aux États généraux du théâtre 1 et 2, à la Maison Théâtre, au Théâtre des Deux Mondes... et bien plus encore. Pierre Macduff est un meuble essentiel; plus: il est devenu un des murs porteurs de l'édifice en reconstruction permanente qu'est le théâtre qui se fait ici.

Plus à gauche, le jeune David Lavoie est déjà une sorte de king. C'est un oiseau rare, très, même: la mi-trentaine, diplômé des HEC en administration, Lavoie est un spécialiste de la gestion et du «management à vision sociale». On l'a vu apparaître, un peu timide, au détour des années 2000, comme «homme de chiffres»: le mythe dit déjà qu'il a sauvé des tas de compagnies de la noyade. Ce qui est clair toutefois, c'est que, depuis une dizaine d'années déjà, il est l'un de ceux qui ont le plus contribué à l'affirmation de la relève et au changement, ne serait-ce que parce que c'est lui qui a eu l'idée de la Carte Prem1ères. L'air de rien, c'est un visionnaire. Un homme stylé qui cache une grande force sous ses airs de celui-qui-n'a-pas-l'air-d'être-tout-à-fait-sûr-d'être-à-la-bonne-place...

Deux regards complémentaires, donc, deux champs d'expérience couvrant une période essentielle. En début de semaine, nous nous sommes installés durant quelques heures sur la scène de ce qui sera la grande salle des Écuries, question de profiter de l'occasion pour faire le tour du chantier au sens large...

«Condamné»

Rapidement, on en arrive aux grands mots, on s'en serait douté: il est question de diffusion, d'accessibilité et de formation tout autant que de production et de création. Le constat est simple: le Québec est un cas à part. Il est «condamné» à investir sans relâche dans la culture, qui est son principal point d'ancrage dans la réalité nord-américaine. Comme la chanson, le théâtre a rapidement joué ici ce rôle primordial de l'affirmation à travers toute la série de prises de parole que l'on sait, de Gélinas à Évelyne de la Chenelière en passant par les Tremblay, Bouchard et tous les autres. Sans compter les metteurs en scène et les comédiens qui s'acharnent à nous situer clairement face au monde...

Mais tout cela a-t-il encore le même sens aujourd'hui?

«La question est multiple, dit Macduff, parce que la situation du Québec est exceptionnelle à plusieurs titres. Ne parlons d'abord que du financement. Quand on compare à ce qui se passe en France et en Angleterre, les budgets consacrés ici à la culture en général et au théâtre en particulier sont absolument ridicules. En 1986, par exem-ple, les subventions pour toutes les compagnies de théâtre totalisaient 14 millions de dollars... exactement le budget du Théâ-tre de Chaillot la même année. Aujourd'hui, on accorde 15 millions pour le fonctionnement de 75 compagnies et, grosso modo, 25 millions au total au théâtre, alors que la subvention du seul National Theatre en Angleterre est de 35 millions... Ce que je veux dire aussi, c'est que la situation ici est encore moins normale quand on voit la quantité de gens qui sortent chaque année de nos 10 écoles de théâtre.»

Différemment

David Lavoie acquiesce mais souligne que «la "financiarisation" du débat a mené à une sorte de cul-de-sac, parce que l'impact de la culture et du théâtre ne se mesure pas seulement en dollars. Il faut en arriver à faire les choses de façon différente. On doit développer de nouveaux modes de gestion et de production et travailler, par exemple, dans le sens d'une appropriation populaire et citoyenne, d'un élargissement constant des publics. D'une responsabilisation... Un peu comme le souhaitent les promoteurs de l'Agenda 21C, autour duquel Christine St-Pierre veut articuler les célébrations marquant les 50 ans de son ministère». Lavoie croit toutefois que, si les politiciens ont tout avantage à développer une «vision» plus large encore de l'importance de la culture, ce sont d'abord les artistes qui se doivent de porter ce flambeau bien particulier.

Retenons la proposition de fond de David Lavoie: sortir des modèles habituels et faire les choses différemment — la simple naissance des Écuries est une illustration particulièrement concrète du concept, on en conviendra. Parmi les premières cibles les plus évidentes, il faut bien sûr viser l'accessibilité la plus large possible en soutenant le développement des infrastructures de formation, de diffusion et de production dans les régions; les deux complices insistent là-dessus. Pourquoi ainsi ne pas décentraliser davantage les écoles de formation en les greffant à des centres de production et de diffusion en région? Pourquoi ne pas capitaliser, par exemple, sur le travail accompli depuis des décennies par l'équipe des Gens d'en bas, dans le Bas-Saint-Laurent?

Au bout du compte, même alors que le virtuel s'impose de plus en plus concrètement dans les moindres détours de notre vie, c'est sur la relation essentielle du citoyen avec l'art que travaillent les gens de théâtre, qu'ils soient de la relève ou qu'ils fassent partie de compagnies bien établies. Plus ce lien apparaîtra vital et essentiel pour parvenir à saisir ce qui se passe autour de nous et plus il faudra tenir le chantier bien vivant... au sens large et à la fois très concret.

Beau défi, non?