Théâtre - Troupeau d'intellos à poil

Le Devoir à Avignon - À cette période-ci de l'année, on peut tout voir à Avignon. Des remparts jusqu'à la tour de l'Horloge et le Palais des papes, des deux côtés de l'avenue de la République et jusque dans la moindre de ses petites places, la ville est envahie par des hordes bigarrées dont on se demande souvent quel est le lien avec le théâtre.

C'est qu'en plus du festival fondé par Jean Vilar, le «in», Avignon accueille les 950 compagnies — et les 1200 productions qu'elles présentent! — qui participent bruyamment au «off». Dans les faits, la ville est littéralement tapissée d'affiches annonçant les spectacles du jour et on ne peut faire deux pas sans buter sur des comédiens fardés, assister à un show improvisé ou se voir remettre un flyer, comme disent les cousins...

Le off propose des choses parfois étonnantes: des discussions et des débats, du Koltès, du Lagarde, du Ionesco, du Shakespeare, des classiques et des Grecs à la pelle aussi. Mais on y rencontre des trucs dont le seul titre dit la hauteur de vue. Voici quelques propositions qui risquent de vous faire rêver: Ma voisine ne suce pas que de la glace, Full Metal Molière, Le Journal de Brigitte Jaune, Ma femme s'appelle Maurice,

Gratte-moi la puce... Mais même après une dizaine de jours ici, déjà, je n'ai pas vu venir une seconde le spectacle du in que j'ai vu mardi soir et qui porte le titre très français de Low Pieces.

C'est en fait une production danse-théâtre orchestrée par Xavier Le Roy présentée dans le gymnase du lycée Mistral. Dans le programme du festival, j'avais été séduit par la description de la démarche dans laquelle on parlait de remise en question du regard du spectateur, des perceptions, des perspectives et des processus habituels de la représentation... ce qui semble intéressant, avouons-le. Ma déception fut d'autant plus grande. C'est qu'on vise ici à nous faire oublier toute notion de virtuosité ou d'émotion pour nous mettre en contact avec «l'intelligence des plantes et des animaux ou toute autre intelligence qui n'a pas besoin d'ustensiles de traduction». Et vlan, on vous l'aura bien dit.

Dans les faits, ça donne un troupeau d'intellos à poil qui jouent les natures mortes ou les arrangements floraux bercés par le vent ou encore la bande de félins se dorant au soleil ou l'anémone de mer en pleine quête d'oxygène. Tout cela encadré par une discussion avant et après avec les spectateurs puis, sans un mot sauf, une seule fois, les bruits d'une volée de canards sauvages dans le noir. Sans une note jamais. Entre lumière crue et noir total à répétition. Quelle audace! Quelle remise en question! Pffffffff.