65e Festival d'Avignon - Du vent et du sang au programme de la première semaine

Les astres étaient alignés pour que le projet de Patrice Chéreau, I Am the Wind, fasse grand vent.
Photo: Festival d’Avignon Les astres étaient alignés pour que le projet de Patrice Chéreau, I Am the Wind, fasse grand vent.

Avignon — Déjà plus d'une semaine qu'Avignon a remis ses oripeaux de ville théâtrale, contenant tant bien que mal dans ses petites rues un raz-de-marée d'artistes et de spectateurs enthousiastes. C'est l'année de la nouvelle génération de metteurs en scène français, en pleine éclosion: Arthur Nauzyciel, Cyril Teste, Vincent Macaigne.

C'est aussi l'année d'une certaine obsession pour l'enfance: il y a des enfants sur scène dans les pièces de Cyril Teste, de Romeo Castellucci, d'Angelica Liddell et de Boris Charmatz, jeune chorégraphe «conceptuel» et artiste associé de cette 65e mouture du festival.

Pas étonnant que ce soit aussi, suivant les influences de Charmatz, l'année de la danse: pas moins d'une dizaine de chorégraphes sont de la programmation, notamment Meg Stuart, Anne Teresa de Keersmaeker, Xavier LeRoy et Rachid Ouramdane. Sans oublier les grands noms, outre Castellucci: Guy Cassiers, Patrice Chéreau et notre Wajdi Mouawad.

Tout ça va et vient à un rythme fou. Passé la première controverse — «Avignon est une secte qui rejette les grands textes», a dit Fabrice Luchini —, j'aurai eu le temps de voir une bonne douzaine de spectacles et d'en être déçu la moitié du temps. Ainsi va le Festival d'Avignon, lieu de risque et de vertige, où l'on vient pour être ébranlé plutôt que béatement satisfait. Tout de même, il y a déjà eu trois très grands moments de théâtre, que je partage avec vous illico.

Mystérieuse beauté


Les astres étaient alignés pour que le projet de Patrice Chéreau, I Am the Wind, fasse grand vent. S'attaquant, avec de formidables acteurs britanniques, à ce récent texte du Norvégien Jon Fosse, le cinéaste-metteur en scène propose un spectacle d'une grande rigueur et d'une mystérieuse beauté.

Fosse, dramaturge de l'ambiguïté, du doute et des non-dits, grand maître d'une forme de dialogue trouée et abyssale, situe ses deux personnages dans l'océan, lieu infini qui n'est ici rien d'autre qu'un pont entre le réel et l'abstraction, le plein et le vide, la vie et la mort. Un lieu insondable, plus virtuel que réel, où leur perception de l'existence se pave d'incertitudes. Chéreau manie avec délicatesse et régularité cette écriture du non-dit, du silence et de la répétition, couvrant la scène d'un éclairage subtil et d'une sublime atmosphère de dévastation. La pièce évoque aussi l'écriture d'Arne Lygre et le travail de Claude Régy, en bien plus charnel et plus incarné, avec une scénographie plus figurative (magnifique représentation du bateau qui tangue au gré des vagues). Moment de grâce. On souhaite que les diffuseurs montréalais en prennent note.

Vaste projet


Autre continent, autre registre: les New-Yorkais du Nature Theatre of Oklahoma font surgir la poésie de la plus sèche banalité. Les assidus du Festival TransAmériques se souviendront assurément de Rambo Solo, la seule pièce qu'ils ont présentée à Montréal, créant une surprise totale en 2009. Il faut les surveiller de près, car leur approche ludique de la parole quotidienne non seulement crée des spectacles délirants et accessibles, mais propose de manière sous-jacente une fine observation du langage populaire et de l'imbrication des récits dans l'oralité.

À Avignon, ils présentent les deux premiers épisodes de Life and Times, un vaste projet qui devrait à terme durer plus de 16 heures et qui raconte, du berceau jusqu'à l'âge adulte, la vie ordinaire de leur collaboratrice Kristin Worrall, reprenant son récit tel qu'elle l'a livré par téléphone, avec les hésitations, les digressions, les tics de langage et les lapsus, mais sous la forme d'un music-hall sans prétention (chorégraphies kitsch comprises). En plus de scruter l'âme américaine et les petits drames du quotidien, ils utilisent l'arme féroce de l'ironie pour remettre en cause la «spectacularisation» du monde et l'industrialisation du spectacle. Intelligent et savoureux.

L'effet Macaigne

C'est l'année des jeunes metteurs en scène français, dis-je? Oui, et peut-être davantage celle de Vincent Macaigne, jeune indiscipliné que le festival accueille pour la première fois avec son irrévérencieuse adaptation d'Hamlet, Au moins j'aurai laissé un beau cadavre. Les ingrédients: de la boue, du sang, de la vulgarité gratuite, des acteurs criards, un Hamlet spectaculairement colérique et un certain irrespect de l'oeuvre (même une réduction de plusieurs enjeux), toutefois contre-balancés par une vision neuve et rafraîchissante de certains personnages, notamment un roi Claudius dont l'apparente frivolité dévoile doucement une lucidité non attendue (il n'ignore pas, loin de là, qu'il y a «quelque chose de pourri au royaume du Danemark», de même qu'au royaume de la France!).

La scène de la Souricière, très forte, est aussi centrale dans la proposition de Macaigne, faisant de ce spectacle une sorte d'ode à la puissance du théâtre, même avec une bonne dose d'autodérision et de scepticisme. C'est radical, et ça fait du bien.

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Collaborateur du Devoir

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