Théâtre - De l'équilibre dans la cage

Qu'on se le dise, quand arrive l'été et son théâtre ultraléger, les critiques de théâtre de mon genre — ceux qui aiment croire que le théâtre est surtout matière à penser — choisissent de s'isoler dans le Grand Nord ou de s'envoler outre-mer. Ce que je ferai d'ailleurs sans plus tarder, vous rapportant bientôt des échos du festival d'Avignon. Mais puisque la mauvaise foi est un bien odieux sentiment, il faut bien reconnaître que certains font la comédie avec plus de raffinement que d'autres.

C'est le cas du Théâtre du Vieux-Terrebonne, où, année après année, misant sur un répertoire français éprouvé et sur des distributions de haut vol, le directeur artistique Benoît Brière propose des divertissements de haute qualité, bien loin de la vulgarité et de la pauvreté dramaturgique qui fait ailleurs la loi. C'est particulièrement vrai cette année, avec cette mise en scène très équilibrée de La Cage aux Folles.

Il faut dire que, heureusement, le metteur en scène Normand Chouinard a évité de québéciser inutilement le texte, piège dans lequel était magistralement tombé son collègue Alain Zouvi l'an dernier en dirigeant Retour d'Ascenseur, un vaudeville parfaitement français qui sonnait bien étrange avec l'accent saguenéen, et dont la saveur des dialogues se perdait dans un magma de stéréotypes à saveur locale et dans une agitation criarde et effrénée. Ici, rien de tel.

Les excentriques travestis de La Cage aux Folles sont aussi drôles parce qu'ils ont la verve typiquement française et le souci de la rhétorique. Ce qui n'empêche pas l'excentricité, les costumes flamboyants, les virevoltants numéros de drag-queens et les portes qui claquent. Tout est une question de dosage, et Chouinard a été particulièrement respectueux de l'équilibre de la pièce, mettant autant en lumière la finesse du dialogue que le burlesque des situations. Sauf peut-être en deuxième partie, où les corps et les voix s'emmêlent sans grande précision, rendant l'action confuse et diluant le plaisir.

Faute vite pardonnée, puisqu'elle ne porte pas trop ombrage à l'évident parti pris du metteur en scène, plus sensible à la véracité des relations entre les personnages qu'à leur apparent vernis d'exubérance. Il s'est visiblement pris d'affection pour ces grandes folles dont les travestissements semblent plus authentiques que la nature elle-même, plutôt que de les caricaturer outrancièrement (et l'on suppose que la tentation fut grande). Benoît Brière, dans l'immense rôle d'Albin, évolue sur des sentiers périlleux: juste assez de burlesque et d'exagération, pour ne jamais réduire les puissants dilemmes auxquels son personnage est confronté lorsqu'il est forcé de retrouver sa virilité originelle (bien enfouie!). Autour de lui, une distribution béton qui joue dans les mêmes eaux, mais de laquelle se démarquent particulièrement Alain Zouvi, Frédéric Millaire-Zouvi, Éric Paulhus et Éric Bernier. Succès assuré auprès d'un très grand public.

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Collaborateur du Devoir