Théâtre - Les saltimbanques sont tristes

À fleur de pot, de la compagnie ZAL Zone artistique libre<br />
Photo: Source Festival de théâtre de rue de Lachine À fleur de pot, de la compagnie ZAL Zone artistique libre

Arts de la rue, théâtre de rue, théâtre in situ ou hors les murs, peu importe le terme choisi, les artistes qui ont choisi le bitume comme terrain de jeu sont à l'honneur au mois de juin dans la métropole. Alors que se poursuit dans Rosemont l'événement La Rue Kitétonne, le Festival de théâtre de rue de Lachine en est à ses derniers préparatifs. Mais derrière ces événements en pleine santé se cache un milieu artistique en mal de reconnaissance. Tour d'horizon.

Il y a quinze ans, en matière d'arts de la rue, le Québec était un immense champ libre. Aujourd'hui, le revirement de situation est total, au point qu'il est devenu très difficile de tracer le portrait général du milieu. Si les clowns, les masques et les marionnettes sont encore en tête de peloton, on dénombre aussi des démarches interdisciplinaires très variées. Le festival de Shawinigan, aujourd'hui déplacé à Lachine, a très certainement contribué à cette effervescence. S'y sont produits, au fil des ans, des compagnies aujourd'hui devenues chefs de file: Les Sages Fous et leur délirant théâtre masqué, Tête de Pioche et ses marionnettes géantes ou son théâtre de denrées périssables, ZAL et ses instruments de musique réinventés. Pour n'en nommer que quelques-uns.

Une sous-culture marginale

N'empêche, les artistes de rue ont l'impression de constituer une sous-culture marginale ou d'occuper une position négligeable dans l'univers du spectacle vivant, bref de ne pas bénéficier de la reconnaissance qu'ils méritent. Ils ont fondé il y a deux ans un regroupement pour travailler dans le sens d'une «officialisation de la pratique des arts de la rue au Québec». Il faut dire que, quand on se compare, on ne se console pas. En Europe, mais particulièrement en France, les ministères de la Culture ont créé des structures de financement dédiées aux artistes de la rue et encouragé un développement concerté du milieu. Chez nos cousins, même s'il redevient difficile de créer des spectacles urbains à grand déploiement, les artistes de rue bénéficient de subventions qui tiennent compte des spécificités de leur pratique et d'un centre national de ressources pour les arts de la rue et les arts du cirque, joliment baptisé Hors les murs.

Comme l'explique Muriel de Zangroniz, cofondatrice de la compagnie Toxique Trottoir, du festival La Rue Kitétonne et membre de première ligne du Regroupement des arts de la rue du Québec (RAR), «on ne revendique pas nécessairement une telle structure pour le Québec. On n'en est pas là. Soyons clairs, la plupart des compagnies professionnelles d'arts de la rue sont déjà subventionnées par les organismes habituels. Mais les arts de la rue tombent souvent dans une brèche et ne correspondent à aucune catégorie établie dans les structures de financement, ce qui empêche un développement organisé du milieu. Il faut surtout encourager les tournées internationales et permettre les projets à grand déploiement, qui ne sont jamais possibles avec les budgets actuels.»

Cette position ne convainc pourtant pas les sceptiques. Le comédien Rémi-Pierre Paquin, qui a fondé le festival de Shawinigan/Lachine il y a quinze ans avec son camarade Philippe Gauthier, ne croit pas à la nécessité d'une nouvelle structure de financement public. «Ça peut aussi contribuer à marginaliser les pratiques in situ, alors que, pour moi, elles font partie du paysage théâtral et artistique général. Il faut lutter contre l'idée qu'elles forment un monde à part.»

Une étiquette lourde à porter

Comment, alors, favoriser un développement plus soutenu du théâtre de rue? «Il faut donner l'argent aux diffuseurs, répond Paquin, et les encourager à engager des artistes de rue pour que se crée un meilleur réseau de diffusion. Ce serait bien plus efficace que de soutenir la création avec de nouvelles subventions.»

Muriel de Zangroniz serait bien sûr d'accord avec cette idée. Mais elle insiste pour que soit aussi reconnu l'apport général des compagnies de rue, qui à ses yeux travaillent dans le sens de la démocratisation des arts «en se rendant jusqu'au public». «Tout le monde au regroupement ne partage pas ma position, mais à Toxique Trottoir on a tendance à envisager naturellement notre travail comme une démarche de médiation culturelle. Je pense que cette dimension mérite d'être mieux encouragée.»

Reste aussi, qu'on le veuille ou non, des préjugés tenaces qui contribuent à marginaliser les pratiques de rue et à accuser leurs artistes de perpétuer un esprit de divertissement qui les rapprocherait davantage de l'animation urbaine que de l'art. Une étiquette lourde à porter, qui a poussé le Festival de théâtre de rue de Lachine à prendre ses distances du RAR pour se positionner dans une niche plus pointue. Pourtant, Muriel de Zangroniz exprime sa définition des arts de la rue en termes artistiques, insistant sur l'idée de l'interdisciplinarité et du renouvellement des formes, comme sur le principe de l'intégration de l'artiste dans l'espace urbain. C'est cette vision que le RAR cherche à défendre auprès des différentes instances gouvernementales. Dossier à suivre.

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Collaborateur du Devoir