Les folles sont tristes

L'âme grise de Judy Garland hantait la scène du Monument-National mercredi soir. Si Michel Tremblay ne l'avait pas tuée dans le parking de l'autre côté de la Main, la Duchesse de Langeais aurait sûrement harangué les travestis de Gardenia. Car, dans ce «cabaret de la dernière chance» importé de la Belgique par la compagnie d'Alain Platel, et présenté dans le cadre du FTA, les vieux travestis ne débordent pas de joie. Au contraire!

Le fard est triste et, hélas, j'ai chanté tous les tubes. Ce n'est pas rose de vieillir quand son métier (et sa vie) repose sur l'art de l'artifice. Toute cette chair molle, ces seins tombants, ces cuisses potelées et ces visages ridés que le maquillage ne dissimule plus... L'univers de la transsexuelle Vanessa Van Durme contient beaucoup de souffrance et de douleur. C'est elle qui a eu l'idée de rassembler de vieux travestis à la retraite dans ce spectacle qui fusionne la danse, le théâtre, le lipsynch et le burlesque. Le résultat est inégal...

On reconnaît la griffe Platel avec ses tableaux figés, ses poses expressives et ses mouvements d'ensemble qu'il fait faire à la troupe. Quoiqu'ici, avec tout ce transport — en avant, en arrière, côté cour, côté jardin —, on finit par se lasser. Il y a bien sûr une intention de marquer le passage du temps, sa lenteur et sa langueur. Mais nous sommes dans un cabaret: on souhaiterait voir les artistes enchaîner plus rapidement leurs numéros, au lieu de faire constamment les 100 pas sur scène.

C'est aussi trop long avant qu'ils enlèvent leurs costards pour revêtir leurs folles et colorées toilettes féminines. Après tout, on fréquente ce genre de cabaret pour voir et applaudir les fausses Liza, Gloria, Marilyn; afin qu'elles fassent rêver en strass et en toc leur public. Ça arrivera, avec le tapis rouge, mais à la toute fin.

D'ailleurs, l'un des moments les plus réussis n'est pas livré par un travelo, mais par un jeune danseur qui s'exécute en slip rouge, sans fard ni escarpins. Il mime et danse au son du classique Comme ils disent d'Aznavour, hymne à la différence mais aussi aux stéréotypes. Comme ce spectacle.

Car la proposition a aussi son lot de clichés et de vulgarités, avec des blagues de pédés à saveur scatologique. On frise presque le freak show par moments. Heureusement que les chorégraphies (celle sur le Boléro de Ravel, entre autres) et la théâtralité de la production sont irréprochables.

«La vie est comme un grand voyage en train», dira Vanessa Van Durme, avec de petits moments merveilleux et de longs bouts ennuyeux... Sans le savoir, elle résume en une phrase Gardenia...

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Collaborateur du Devoir