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Gunshot de Lulla West (pars pas) révèle une sensibilité, une rage de vivre et un réel besoin d’exprimer la part d’ombre de notre humanité chez la dramaturge Eugénie Beaudry<br />
Photo: Alexandre Pilon-Guay Gunshot de Lulla West (pars pas) révèle une sensibilité, une rage de vivre et un réel besoin d’exprimer la part d’ombre de notre humanité chez la dramaturge Eugénie Beaudry

Depuis six ans, on a surtout vu Eugénie Beaudry à la télévision et au cinéma. Or, ces jours-ci, la jeune comédienne fait son baptême d'auteure dramatique à Montréal. Sa pièce intitulée Gunshot de Lulla West (pars pas) — pas le meilleur titre du répertoire québécois, disons-le — est à l'affiche de la salle intime du Théâtre Prospero.

D'abord, saluons l'audace et l'engagement: Beaudry signe aussi la mise en scène et produit le spectacle avec sa propre compagnie, Le Laboratoire. Avec ce texte, l'auteure dit vouloir parler du peuple acadien, de l'abandon, du deuil et du déracinement, entre autres. Elle nous plonge dans l'univers violent et déroutant de quatre personnages extrêmement désoeuvrés, dont un guitariste alcoolique, Jessy, et sa soeur Lulla West, une chanteuse country qui rêve de devenir la nouvelle Shania Twain, mais qui doit entre-temps traîner son spleen et son frangin agresseur, route après route, bar après bar.

Mais un jour apparaît inopinément David Walker (Mathieu Lepage, très drôle et doué) «leur meilleur fan»! Ce dernier propose au duo country de devenir leur agent, et de changer leur carrière et leur vie. Mission impossible?

En regardant Gunshot, le spectateur pourra constater une sensibilité, une rage de vivre et un réel besoin d'exprimer la part d'ombre de notre humanité chez la dramaturge. Or, malgré ces prémisses et un bon travail d'écriture, qui transmet avec justesse la musique de la langue acadienne, cette pièce ressemble à un foutoir country-fantastico-psychotique qui ne mène nulle part. L'auteure emprunte trop de directions et elle abuse des ruptures de ton. On passe de la comédie à la quête mythique, du voyage fantasmagorique au drame d'horreur, du suspense au mélo, avec une scène scatologique en prime...

Il faut dire que la mise en scène surchargée n'aide pas: malgré de bonnes idées, tout est trop illustré, comme si Beaudry ne faisait pas confiance à son texte...

Mentionnons tout de même sa direction d'acteurs: le jeu des comédiens, dans l'ensemble, est toujours juste et énergique. Soulignons aussi l'ambiance sonore léchée (une musique originale signée Olivier Picard-Borduas), qui rend justice à cet univers d'excès et de quête.

«J'ai pas de racines pour m'empêcher de partir au vent», lance Jessy, rappelant le sort de ces dizaines de milliers d'Acadiens exilés dans la diaspora nord-américaine, et qui rêvent de revoir la mer et leur pays. À l'instar de ces gens, Eugénie Beaudry s'est laissée emporter par le vent de son imagination... beaucoup trop débordante.

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Collaborateur du Devoir