Théâtre - La mort des uns dans le silence des autres

Dernière production de la saison chez Premier Acte, Domino d'Érika Soucy dissèque le silence qui précède la tragédie, celui qui emmure ceux qui y survivent. C'est le silence d'une famille sans parole à offrir et d'un père privé du rêve à accomplir. Celui de l'ennui qui pousse la jumelle à élaborer une fuite vers un ailleurs, mais également celui du vide dans lequel sombre son jumeau qui commettra l'irréparable. Que reste-t-il de soi et des autres quand un frère, un fils, devient l'auteur d'une fusillade? Que reste-t-il à dire quand on n'est plus que la mère ou la sœur d'un tueur fou qui s'enlève la vie?

Texte disloqué, hachuré, segmenté, tout entier érigé par cumul d'entrecroisements et d'alternances, Domino reproduit de petits cadres de vie qui illustrent le banal et le tragique, le passé, le présent, et l'ensemble de tout ce qui façonne la mémoire des uns et des autres.

Ces cadres trouvent un écho intelligent dans la conception scénographique sur l'unique mur du décor où accessoires, morceaux d'histoires, portraits ou objets évoqués constituent un immense mémorandum. Ces cadres serviront d'éléments pour faire progresser l'action, viendront théâtraliser l'espace et relieront entre elles les différentes pièces éparses du domino. Deux discrets écrans latéraux accueillent des fragments de mots, d'images, des projections sans voix, silence oblige.

La mise en scène de Patric Saucier s'inscrit dans un espace dépouillé et repose sur la multitude des possibles du mur-mémoire. L'environnement sonore qu'il a également conçu offre une texture et une présence précieuses. La scène d'ouverture est d'une grande efficacité. Le recours au choeur, la découpe du temps scandé, les redites de la mère sur les aspirations du fils, son goût des voyages et son intérêt pour la géographie procèdent d'une intensité qui laisse présager la puissance de cette rencontre entre silence et violence. C'est cette force qu'on aurait souhaité retrouver à tous les instants de la production, c'est elle qu'on attendait comme un domino se refermant sur lui-même pour clore l'ensemble. La production s'achève tout près du public, en pleine lumière, dans un silence qui aurait dû saisir les spectateurs mais qui ne parvient pas à soulever l'émotion envisagée. Il manque la découpe du temps, le choeur, murmuré peut-être. Le vide, sûrement, qui s'installe quand le silence hurle autant.

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Collaboratrice du Devoir