Le théâtre en prise directe sur la vie

On ne sait toujours pas de façon concrète si Wajdi Mouawad présentera le Cycle des femmes — ces trois tragédies de Sophocle: Les Trachiniennes, Antigone, Électre dont il travaille à la mise en scène — au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) et au Théâtre français du CNA l'an prochain. Même si son passage hier à la télé de Radio-Canada laisse croire que le fait de ne pas présenter le spectacle serait un «geste trop violent» selon ses propres mots...

Dans la longue entrevue qu'il accordait hier soir à Anne-Marie Dussault lors de l'émission 24 heures en 60 minutes, le metteur en scène a surtout expliqué son choix d'avoir fait appel à l'ancien chanteur de Noir Désir. Comme on pouvait s'en douter, Wajdi Mouawad n'a surtout pas répondu par un oui ou par un non à la question que tout le monde se posait quant à savoir s'il présenterait ici, sans Bertrand Cantat, son nouveau spectacle. Mouawad est un être de nuances et il a plutôt parlé de morale et de justice. De Sophocle surtout, de l'importance du théâtre et des conflits mis en scène dans les trois pièces.

Il a ainsi rappelé que dans Les Trachiniennes, Sophocle raconte l'histoire d'un homme qui tue la femme qu'il aime; que le personnage d'Antigone paiera cher le fait de vouloir ensevelir son frère alors qu'Électre montre comment un crime impuni peut entraîner une suite de vengeances sanguinaires. Dans chacune de ces pièces, a expliqué le metteur en scène, on peut facilement voir le drame d'un homme devant le désastre de sa propre vie. Bref, de voir Bertrand Cantat. Pour Mouawad, l'art légitimait et légitime encore son choix, même s'il ne se doutait surtout pas que ce choix allait déclencher autant les passions de ce côté-ci de l'Amérique.

Tsunami

Rappelons pour ceux qui arriveraient d'un long voyage en apnée que ce que l'on a rapidement appelé «l'affaire Cantat» a fait couler beaucoup d'encre au Québec. Hier soir, Mouawad a même parlé d'un tsunami auquel il aurait été vain d'opposer sa version des faits avant que la colère puisse faire place à autre chose.

Condamné pour l'homicide involontaire de sa compagne Marie Trintignant, le chanteur aura finalement purgé quatre ans de sa peine avant de recouvrer sa liberté. Aussitôt que l'on a appris ici que Cantat, qui signe la trame musicale rock du spectacle, faisait aussi partie du choeur, les protestations les plus violentes se sont faites entendre. Partout, sur toutes les tribunes, on s'est élevé contre le fait d'«avoir à applaudir un assassin», de «banaliser la violence faite aux femmes» et d'être «forcé de pardonner».

Répondant à l'animatrice sur le fait que beaucoup de gens ne souhaitaient pas voir Cantat sur les planches du TNM, Wajdi Mouawad a dit comprendre les réactions, mais souhaiter que l'on chemine dans la réflexion et que l'on arrive à dépasser la colère et le jugement moral. Il a parlé de réconciliation plutôt que de pardon en soulignant que toute son oeuvre jusqu'ici repose autant sur la justice qu'elle dénonce la violence et la barbarie. Il a même précisé que le besoin d'écrire Incendies vient du fait d'avoir rencontré un ancien tortionnaire travaillant dans un garage de l'est de Montréal. Ce qui relativise un peu le fait que Bertrand Cantat soit persona non grata au Canada...

Wajdi Mouawad n'aura donc pas mis fin au suspens qui prévalait depuis la semaine dernière, alors que la directrice du TNM, Lorraine Pintal, annonçait que Bertrand Cantat ne monterait pas sur la scène de son théâtre même si elle ne remettait pas en cause les choix artistiques de Wajdi Mouawad. Ce n'est donc que lundi, alors qu'il fera connaître sa dernière programmation au CNA — un des coproducteurs du Cycle des femmes, rappelons-le — que l'on saura officiellement si le spectacle sera présenté ou non.

Nos lecteurs trouveront ci-contre une lettre exclusive au Devoir de Wajdi Mouawad, dans laquelle il explique à sa petite fille de trois ans les raisons qui ont motivé sa décision de monter le Cycle des femmes.
7 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 16 avril 2011 09 h 58

    Justice

    Ce qui indigne les citoyens c'est la sentence bonbon de 4 ans de Cantat pour avoir battu à mort (19 coups violents à la tête) une toute petite femme ..Si il n'était pas un artiste pouvant se payer un gros avocat, la justice aurait été différente...minimum 12 ans!

    Si la victime avait été la fille de Mouawad, on aurait pu voir jusqu'ou va son sens du pardon, mais au contraire c'est L'assassin qui est son ami donc trop facile de pardonner..

    A la place de Cantat j'aurais honte et je me ferais oublier, au lieu de rechercher les projecteurs ...

  • mastermind - Inscrit 16 avril 2011 10 h 46

    Monsieur Mouahad, n'en rajoutez pas !

    Monsieur Mouawad je ne vous accorde absolument pas, au nom d'un pseudo-intellectualisme, de demander à une société de se justifier - ou de regretter son refus - dans l'affaire du Cycle des Femmes, au TNM.

    La réhabilitation sociale de monsieur Cantat ne passe pas par nous, québécois !Ne venez pas nous donner des LEÇONS là-dessus, et de grâce, prenez-nous là où nous sommes rendus dans notre évolution !
    Monsieur Cantat est responsable d'un geste (non prémédité) qu'une population avancée ne pas absorber, surtout à travers le médium du théatre ! Je suis interloquée que vous n'ayiez pas saisie cette chose... Et je ne sais plus que penser de votre sensibilité, car je considère cette occasion fort embarrassante pour vous ; je dirais qu'elle est irrespectueuse et inconvenante.

    Je souhaite sincèrement que votre ami se guérisse de sa douleur et du fardeau qu'il aura à porter toute sa vie ; d'autres avenues peuvent favorablement être exploiter à cet effet. Et, je suis certaine que tous les gens d'ici le désire pour lui, aussi fraternellement, que moi.

    Estelle Lebel,
    Candiac

  • Gilbert Talbot - Abonné 16 avril 2011 11 h 39

    Présentez-le s.v.p.

    Il serait dommage que le Québec n'ait pas le loisir de voir et entendre ce théâtre si fort de Sophocle, qui a traversé plus de deux mille ans d'histoire, de politique et de philosophie. Une adaptation contemporaine de Wajdi Mouawad promet de nous toucher au plus profond de nos souffrances et agir comme une catharsis sur la violence meurtrière de notre époque, comme l'a fait Incendies, beaucoup grâce aussi à Denis Villeneuve. Même si Cantat n'est pas sur scène, il y sera par sa musique et par le débat que nous vivons présentement. La réflexion doit continuer et dans les pages du Devoir et dans les autres médias. L'entrevue de Anne-Marie Dusseault avec Wajdi hier à RDI a fait remonter le niveau du débat , pour le sortir du ravin où il était tombé, beaucoup faute aux propos prjudicuex de Serge Dennoncourt à TLMEP.

    C'est un débat très important, particulièrement en cette campagne électorale fédérale où nous devrons choisir entre la loi et l'ordre de Créon Harper ou la réhabilitation prôné par tous les autres partis politiques et faisant écho aux valeurs canadiennes traditionnelles, qui nous distingue des USA.

  • nic - Inscrite 16 avril 2011 11 h 46

    le pardon

    Le pardon appartient à chacun et il résulte d'une démarche personnelle qui peut être longue et difficile. On ne peut l'imposer.M. Cantat à droit à la réhabilitation mais il doit réaliser, ainsi que W.Mawouad, que sa présence peut-être pénible pour bien des gens et qu'il aurait avantage à se faire discret. Je crois que si W.Mawouad s'était contenté de présenter l'oeuvre musicale de Cantat sans imposer sa présence, le public l'aurait accepté: en agissant ainsi il a exposé son ami à la réalité douloureuse qu'on peut difficilement pardonner à un assassin....Le présenter en personne est en quelque sorte une provocation pour qui la mort d'une jeune femme innocente ne peut être oubliée.

  • Pierre Hadrien - Inscrit 16 avril 2011 14 h 36

    La culture et le discours policé excusent-ils tout?

    Je demeure perplexe devant la pirouette de M. Mouawad : des coups et blessures meurtriers se transforment en homicide involontaire, puis en crime passionnel, pour être récupérés dans une tragédie grecque. Faute de source plus noble (toutes mes excuses aux milieux cultivés), voici ce que dit Wikipédia du crime passionnel : « Si le crime passionnel est, en France, l'une des formes d'homicide les moins sévèrement punies, c'est sans doute la conséquence de l'influence de la doctrine positiviste italienne du XIXe siècle, au moment de l'apogée du romantisme artistique et littéraire en Europe. » Tout ce malentendu serait-il l'expression d'un fossé culturel? Deux visions divergentes : européenne, d'une part, et nord-américaine, de l'autre. Beaucoup de questions demeurent...