Théâtre - Fascinant solo

Julie Vincent parvient à faire exister devant nos yeux son personnage fantôme, à rendre vivant ce conte oral.
Photo: Photo François-Régis Fournier Julie Vincent parvient à faire exister devant nos yeux son personnage fantôme, à rendre vivant ce conte oral.

Il existe dans le «beau milieu» une race d'interprètes capables de prendre des risques dans leurs choix de carrière. Sans bouder la popularité ni les rôles payants, ces interprètes gardent le cap sur leur art. Infatigables, ils n'arrivent jamais à destination: ils explorent de nouveaux horizons afin de se perfectionner. Et Julie Vincent fait partie de cette belle et précieuse race.

La comédienne présente à l'Espace libre Jocaste, un court solo de 50 minutes sur l'amour dévastateur d'une femme, à la fois mère et épouse d'Oedipe, et elle y est tout simplement fascinante. Ce spectacle illustre, entre autres, sa grande maîtrise du jeu; celui de Julie Vincent est ici d'une précision chirurgicale. Tous ceux qui aiment le théâtre de création doivent aller la voir absolument! Chaque geste (la manière dont elle tient un foulard; dont elle enfile ses talons hauts) évoque quelque chose de plus grand que l'action sur scène. Chacun des rictus, chacune des expressions de son visage suggèrent une émotion de ce mythe aux multiples interprétations.

Antonin Artaud (à qui une autre grande comédienne, Carole Bouquet, rendait hommage récemment à Montréal) disait qu'il ne se sentait pas vivre «sauf quand il joue». On pourrait appliquer cette analogie pour parler du travail de Julie Vincent. Elle parvient à faire exister devant nos yeux son personnage fantôme, à rendre vivant ce conte oral. Et sans jamais tomber dans le trop intense ou cérébral. Mais plutôt sous l'angle d'une féminité et d'une sensualité assumées, grâce aussi à la belle plume de Marina Percovich.

On le réalise encore avec cette production: l'art du jeu doit s'appuyer sur une démarche artistique solide, une recherche, une vision. Pour ce (comme elle l'avait fait pour les pièces précédentes de sa compagnie), l'actrice s'est entourée de concepteurs de talent. Soulignons le travail de Carol Bergeron qui a composé un environnement musical envoûtant; le décor remarquable de Geneviève Lizotte; l'habile direction aux mouvements d'Estelle Clareton; les éclairages magnifiques de Michael Fortin.

Sans oublier les conseils d'André Brassard, un ex-professeur et mentor de Julie Vincent. Celui-ci devait signer la mise en scène... Mais il s'est retiré du projet pour des raisons de santé, alors l'actrice a demandé à Yves Dagenais de la seconder.

On comprend pourquoi Brassard s'intéressait à ce récit de fatalité qui s'abat sur une femme victime de ses désirs et de ses passions. Dommage que le metteur en scène ne pouvait assister à la première jeudi dernier... Il aurait été très fier de son ancienne élève.

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Collaborateur du Devoir

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