Théâtre - Deschamps d'honneur

«J'aurai tout raté, même ma mort...» - Cyrano de Bergerac. Il n'a certes pas sa verve, ni son courage, encore moins son panache. Toutefois, à la sortie de la première de la pièce Le boss est mort, hier soir, j'ai pensé au célèbre personnage d'Edmond Rostand. Tout comme lui, «le gars de la shop», cet antihéros imaginé par Yvon Deschamps, va tout rater dans sa vie: amour, mariage, bonheur... La perte du patron représente la fin de ses illusions et de ses rêves. Et un rêve — même impossible — rend toujours la vie plus vivable.

Quarante-trois ans après la création des Unions, qu'ossa donne? — un monologue qui faisait partie de L'Osstidcho, spectacle qui a propulsé la carrière de l'humoriste québécois —Brière fait revivre, au Quat'Sous, ce personnage de pauvre ouvrier, veuf et looser. Premier constat: le Québec a changé. Sans nécessairement évoluer. Le colonisé à-plat-ventriste devant son boss s'est transformé en Bougon profiteur. Les enfants ne jouent plus dans des ruelles bondées mais dans des garderies débordées.

Par moments, certains sketchs ont un parfum suranné (le monologue du Câble passe mal à l'époque de Tou.tv et autres webtélés!). Mais le fond de Deschamps demeure. Classique et intemporel. Et touchant lorsque l'auteur aborde des thèmes universels: la poursuite du bonheur; l'ennui des couples mal assortis; le vertige de l'humain face à l'éternité; les blessures de l'enfance qui guérissent mal... en général.

Finalement, l'idée à l'origine de la pièce Le boss est mort — regrouper de vieux monologues pour en faire une pièce continue où le texte est mis de l'avant — n'est pas convaincante. Le spectacle manque de rythme et de souffle. La mise en scène minimaliste (voire statique, dans la première partie) de Dominic Champagne n'aide pas à lui en donner. Ce dernier a restreint Benoît Brière dans l'espace. L'acteur semble coincé sous cet escalier de bois qui rappelle les arrière-cours du quartier de Saint-Henri dans les années 40 et 50.

Benoît Brière joue un personnage; Deschamps incarnait son personnage. À mon souvenir, le second le rendait moins niais et bête que le premier. Hélas, on ne peut s'empêcher de comparer. Lorsqu'on écoute Yvon Deschamps, ne fusse qu'une seule fois, raconter ses monologues, ils se figent dans notre inconscient: «On veut pas le savoiiir, on veut le voiiir.»

Brière a aussi des tics d'acteur comique, levant la petite jambe, mimant un déhanchement. Ce qui détonne avec la sobriété de l'ensemble de la proposition. Mais le comédien a du talent... et du temps pour s'ajuster. Le Boss est mort jouera à guichet fermé au Théâtre de Quat'Sous avant de se lancer dans une tournée au Québec.

***

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Hapax - Inscrit 20 février 2011 15 h 42

    Une pièce, non ce n'est pas ça : La mort du boss

    Une pièce? plutôt un collage de sketches anciens (un recyclage culturel, en quelque sorte) où l'on assiste au long soliloque d'un ouvrier niaiseux pris dans les rets d'une inexorable aliénation. Son enfance, son entrée à la shop et le drame d'une vie confinée à la misère, à l'absence d'amour, à la maladie et à la mort; seul, forcément seul, cruellement seul.

    Or, d'entrée, le boss meurt; lequel «représente Dieu, c'est sa raison d'être». Le personnage tente en vain de se faire une raison, mais, pour lui, cette mort est bien plus cruelle que celle de ses parents ou des sa femme. Il ne peut envisager ni pour lui-même, ni pour son fils, le moindre avenir : le monde est immuable, rien ne doit ni ne peut changer. La mort, d'ailleurs, est le seul personnage avec qui il lui semble possible de communiquer, et qui lui montre un peu de sympathie. Et pourtant, il trouve le moyen de rater son suicide.

    Le personnage a vu le jour à la fin des années 60, dans le cadre d'un spectacle, l'Osstidsho. Représentait-il encore la réalité du monde ouvrier? ou bien ne décrivait-il pas un personnage de la crise de 1929 et de la guerre - DESCHAMPS ne cache pas son admiration pour le Ti-Coq de Gratien GÉLINAS -, bref un personnage d'avant la Révolution tranquille? N'était-ce pas la vieille génération que l'on moquait? En tout cas, s'il ne semble pas encore archaïque aux gens de cette génération (la majorité du public hier soir), et qui ont fait le succès des monologues de l'auteur, il doit paraître tel aux générations suivantes.

    Quelle vision sinistre et pessimiste d'un certain monde, et désespérée. Et sans doute caricaturale, d'où une certaine gène dans le rire. Pas de révolution, ni tranquille, ni violente pour ce personnage, niaiseux au point d'être incapable de se suicider. N'est-il pas piquant, par ailleurs, qu'au moment où triomphe ce spectacle d'échec et de résignation, un monde d'aliénation et de domination tremble au Maghreb et dans le