Théâtre - Quossa donne? Ça donne ça...

Dominic Champagne et Benoît Brière dans le décor du Boss est mort<br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Dominic Champagne et Benoît Brière dans le décor du Boss est mort

Au départ, il y a le rêve d'Yvon Deschamps: tirer une pièce de théâtre de ses grands monologues écrits, pour la plupart très intensément, sur une courte période de cinq ans à compter de L'Osstidcho. Dans son rêve le plus fou, Deschamps voyait Benoît Brière dans la peau de son personnage central.

Pas bête du tout: Brière sait se multipler et on le voit en celui qui n'a pas de nom mais que tout le monde connaît. «Lui», «Chose», le gars du «bon boss» et de la «job steady»...

Trésor national

«Il y a presque deux ans, raconte Benoît Brière, Yvon est venu me poser la question carrément: il voulait savoir si je pensais qu'on pouvait faire une pièce de théâtre avec ses monologues et si je voulais jouer son personnage central. Disons que sa confiance m'a beaucoup touché, mais j'étais un peu estomaqué et j'ai tout de suite contacté Dominic pour savoir ce qu'il en pensait et, un coup parti, s'il avait le goût d'embarquer là-dedans avec moi... On travaille là-dessus tous les trois depuis!»

Ils sont radieux, les gars. Vannés, un peu nerveux, mais visiblement contents, fiers de ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Dans la loge du nouveau Quat'Sous où nous nous retrouvons, ils précisent qu'Yvon Deschamps sera là le soir même pour voir la mouture finale d'un texte dont il leur a rendu la dernière version le 6 décembre. Il y a donc des papillons dans l'air...

Dominic Champagne poursuit en expliquant que les deux «jeunes» ont d'abord posé une condition: que Deschamps participe aussi à l'aventure. Qu'il travaille avec eux pour définir le fil du spectacle. Ce qui n'allait pas de soi.

«Les fameux monologues qu'Y-von Deschamps a promenés à travers tout le Québec représentent plus de 12 heures de spectacle, explique le metteur en scène. Le même personnage central y donne son opinion sur tout et parle tout autant de la vie de tous les jours que des "unions" ou des rapports avec les minorités visibles, tous s'en souviennent. C'est le Québec de la fin des années 1960 que l'on voit surgir tout entier avec ses préjugés et ses jugements naïfs sur tout. C'est une sorte de trésor national tout en contrepoints partagé par tous les gens d'ici. Un monument... Mais dès que l'on a posé que Benoît n'était pas là pour refaire les monologues d'Yvon, il était évident qu'il fallait couper quelque part. Couper quoi? Couper qui? En nous posant la question ensemble, on a saisi rapidement qu'il fallait d'abord tout centrer sur la vie du personnage. De "Chose", qui n'a toujours pas de nom...»

Une fois ce premier débroussaillage complété, un nouveau larron se joint à l'aventure: le scénographe Michel Crête. Le travail de table se fait maintenant à quatre, de plus en plus concrètement. Brière et Champagne s'allument en racontant qu'Yvon Deschamps leur a lu ses textes en expliquant le contexte de la moindre blague. «Il a fallu procéder un peu comme des archéologues qui s'amènent avec leurs petits pinceaux, reprend Brière. Dégager l'essentiel de la vie de "Chose", ce qui lui arrive à lui, en fouillant délicatement... Il nous est tout de suite apparu clairement qu'il fallait un nouveau texte pour refaire les liens entre les passages que nous gardions et, surtout, que seul Yvon pouvait faire cela.»

La vie de «Chose»

«On a aussi découvert rapidement, poursuit Champagne, qu'il y avait une sorte de ligne floue entre ce fameux personnage, l'ouvrier du quartier Saint-Henri, et Yvon Deschamps lui-même. Ça nous a amenés à préciser davantage le personnage et à décider aussi de faire sentir ce Québec de 1968 qui prend forme derrière ses mots. D'où la décision importante de ne pas "adapter", de ne pas chercher à "actualiser" le texte.»

La petite équipe s'est donc penchée sur la vie de «Chose» en ne gardant des cinq monologues que ce qui concernait directement le personnage, toujours au centre du texte de Deschamps. Dominic Champagne donne l'exemple du Vietnam auquel le monologuiste a souvent fait allusion sans développer vraiment; c'est le type de passage que l'on a laissé tomber. On n'en verra que mieux le côté intimiste du personnage de l'ouvrier des quartiers populaires. On se souviendra que sa femme est décédée, qu'il vit dans un quartier difficile, pauvre, et qu'il élève seul «le p'tit» avec le peu de ressources dont il dispose.

«Je pense que les gens seront étonnés, dit Benoît Brière. Étonnés de voir tout le potentiel théâtral du personnage et de la vie qu'il nous décrit. Tout cela existe sans que ce soit Deschamps lui-même qui ait à le raconter. Ça vit. C'est une oeuvre dramatique qui nous fera rire, oui, un peu. Mais pas que ça, pas seulement. Je pense que l'on sera profondément remué encore aujourd'hui par cette histoire touchante qui découle directement de la substance même des monologues.»

Ensemble aussi ils ont choisi de ne pas faire appel à d'autres comédiens pour jouer les gens dont parle le personnage central: comme dans les monologues, «Chose», «lui», les intègre tous. Champagne ajoute que la production a voulu souligner aussi le côté absolument «baveux» et provocateur du texte d'Yvon Deschamps. «C'est une bonne idée de pren-dre les textes dans leur époque; on y sent la quête de liberté qui animait la jeunesse du Québec à ce moment-là. Pour nous, c'est vraiment spécial de créer le spectacle ici au Quat'Sous, comme en 1968 alors qu'Yvon écrivait son premier monologue pour L'Osstidcho, qui allait aussi contribuer grandement à élargir le cadre des pratiques théâtrales. Quarante ans plus tard, vous verrez, Le boss est mort est toujours une sorte de pied de nez aussi baveux qu'à l'époque.»

Mauvaise nouvelle toutefois: le nombre de ceux qui pourront voir le spectacle au Quat'Sous est très limité. Même que l'on a déjà atteint ce nombre et que «tout est vendu», précise Brière. Que l'on se rassure, les deux hom-mes ont formé une compagnie (Pourquoi le boss inc.) pour diffuser le spectacle. Dès après les représentations au Quat'Sous, on pourra le voir au Monument-National et un peu partout autour de Montréal et, plus tard, à travers le Québec si la demande est là. «Après je prendrai ma retraite», conclut Brière en souriant. On en saura plus en consultant le site Internet www.lebossestmort.com.

Bonne chance...