Théâtre - Les risques de l'expérimentation

Pour ses (presque) premières armes sur la scène professionnelle, le metteur en scène Philippe Dumaine (qui effectue une maîtrise en histoire de l'art à l'UQAM) propose un texte majeur, dense, et qui exige une fine direction d'acteurs: Persona. Projet casse-cou pour un jeune qui veut «tout casser et déconstruire l'édifice du théâtre», mais qui doit encore apprendre à mieux maîtriser ces outils, s'il veut être pris au sérieux.

Ceux qui ont vu ce chef-d'oeuvre du regretté cinéaste suédois Ingmar Bergman (qui raconte un huis clos entre deux femmes, une comédienne tombée dans un mutisme et son infirmière qui veut qu'elle s'exprime) se souviendront des gros plans sur Liv Ullmann, de la logorrhée de Bibi Andersson, des images en noir et blanc, au cadrage parfait, du langage cinématographique remarquable de Bergman. Un grand cru du 7e art quoi! C'est justement le défi de théâtraliser une oeuvre très cinématographique qui a séduit le metteur en scène. Ce dernier a d'ailleurs l'oeil pour habiter l'espace. Le décor blanc aux lignes épurées évoque la mise en abyme du drame psychologique. La mise en place, l'utilisation des accessoires (des bouteilles d'eau un peu trop symboliques à mon goût) et chacun des gestes sur la scène semblent étudiés, songés, dessinés.

Or, s'il a un certain regard, Philippe Dumaine semble totalement dépourvu d'écoute. Curieux parti pris esthétique? Les comédiens récitent leur texte en étirant inexorablement chaque syllabe, comme des personnes aphasiques. Dès les premières répliques, cela sonne faux, avant de devenir carrément insupportable. Le texte (une traduction de Jacques Robnard tirée du scénario original) perd ici tout son sens: il devient un matériau d'expérimentation sur le jeu, destiné à des interprètes qui n'ont visiblement pas assez d'expérience pour se livrer à un tel exercice.

Avis au public peu féru de théâtre expérimental, vous aurez l'impression d'être pris en otage dans une salle durant une heure quarante... Mais encore faut-il du public. Vendredi soir dernier, il y avait douze spectateurs bien comptés dans la salle. Au bout de quinze minutes, une spectatrice est partie bruyamment, en passant devant la scène et le metteur en scène assis à la deuxième rangée! Hélas, ce fut le seul geste digne d'éclat de cette représentation interminable.

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Collaborateur du Devoir

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