Théâtre jeunes publics - L'enfant de la balle

L'homme orchestre Joël da Silva arrive à la Maison Théâtre avec<em> Le Temps des muffins</em>. <br />
Photo: Jean-François Leblanc - Le Devoir L'homme orchestre Joël da Silva arrive à la Maison Théâtre avec Le Temps des muffins.

On a parfois l'impression que Joël da Silva a toujours été là... et c'est presque vrai. La jeune cinquantaine, le cheveu grisouillant, mais la répartie toujours aussi vive qu'à sa sortie de Lionel-Groulx, il y a déjà plus d'une trentaine d'années — depuis les beaux jours, en fait, du Studio-Théâtre da Silva qu'animait son père, rue Saint-Denis —, plus d'un quart de siècle donc que l'on voit son nom associé à des productions théâtrales de tout style.

Avant de s'envoler pour l'Europe avec son Temps des muffins, il passe tout le mois de février à la Maison Théâtre, où nous en avons profité pour le rencontrer en début de semaine.

Un peu décalé

Da Silva raconte d'abord que Le Temps des muffins fait beaucoup appel aux objets et aux marionnettes de Jean Cummings. «Avec le temps, c'est devenu plus simple pour moi de travailler avec les marionnettes et d'écrire pour elles. Probablement parce que je suis un grand inadapté qui n'a jamais pu quitter le monde de l'enfance.»

C'est une blague, mais pas vraiment... Joël da Silva a développé au fil des années un sens de l'humour plutôt particulier qui est devenu partie intégrante de ses spectacles; il aime bien se moquer de lui, ce qui est plutôt bon signe... Il poursuit, un mince sourire encore accroché au coin des yeux.

«Le discours marionnettique colle bien à mon style, à mon regard sur le monde un peu décalé, "là mais pas vraiment"... Les marionnettes savent créer une ambiance que j'aime bien; elles engendrent une sorte d'instabilité, de flottement qui vient cadrer, sur-le-champ, les situations un peu étranges et pas tout à fait normales que j'essaie de mettre en scène dans mes spectacles.»

Depuis le temps, après plus d'une vingtaine de productions, l'homme-orchestre qu'il est devenu sait pertinemment de quoi il parle. Da Silva est presque d'une autre école, celle des Buissonneault et des funambules. Comme eux, il sait tout faire, il a tâté de tout: il chante, il joue plusieurs instruments, on l'a même vu danser à côté de (ou sur?) son piano. Il fait tout dans sa petite compagnie, le budget comme les décors, le texte ou les costumes; comme dans la petite entreprise familiale où il a appris le métier sur le tas, à mesure. À l'époque, comme il dit, il manquait l'école pour aller jouer dans les écoles...

«J'ai toujours su que j'allais être comédien, artiste. C'est dans cet espace que je baigne depuis mon enfance; un monde à part où il y a d'abord place pour le rêve et la poésie plus que pour tout le reste. C'est la parole d'un enfant, je le sais, mais c'est toujours celle que j'ai parlée. Ça peut ressembler à un repli, à un refus de grandir; peut-être ai-je peur de prendre position face aux adultes... Mais j'ai fait mon nid là-dessus depuis longtemps: c'est ça que je fais! C'est mon angle, ma façon à moi de faire du théâtre. Et il arrive aussi maintenant que beaucoup de gens, un peu partout, sont intéressés par ce regard; je me suis créé un réseau dans lequel j'ai ma place et j'en suis fort aise.»

Colossal


Joël da Silva a connu des succès époustouflants ici — il a joué sa Nuit blanche de Barbe-Bleue plus de 500 fois — comme en Europe: Émile et Angèle, correspondance, qu'il a coécrit avec la grande Françoise Pillet, est d'ailleurs considéré là-bas comme un classique après avoir fait le tour des festivals et connu à peine un peu plus qu'une carrière «correcte» ici. C'est pourtant un bijou d'intelligence, de finesse et de poésie que tout le monde aurait avantage à revoir.

Ce Temps des muffins, avec lequel il nous arrive ces jours-ci, a été créé à l'Arrière Scène de Beloeil l'an dernier après une série de résidences — on peut en voir un petit extrait vidéo ici —, a beaucoup bénéficié de la présence et du «regard extérieur» de Serge Marois, tient à souligner da Silva. Il insiste aussi pour dire la participation «essentielle» du marionnettiste Jean Cummings à la conception du spectacle. Il est comme ça, Joël da Silva; il essaie de n'oublier personne. C'est rare.

C'est peut-être d'ailleurs parce qu'il est un véritable enfant de la balle qu'il a su se relever d'un échec colossal... de façon tout aussi colossale en reprenant un spectacle raté pour en faire un succès remarquable (Le Cabaret des mystères), qu'il pourrait facilement tourner encore. Mais tout cela fait partie du métier, comme il le dirait. Comme ce Matériau rouge aussi, un spectacle à qua-tre comédiens-musiciens sur le thème du Petit Chaperon rouge que personne n'a pu voir parce qu'il ne l'a joué que sept fois après y avoir consacré des mois et des mois de travail et de répétition... Qui sait, il reviendra peut-être sur la chose pour en faire son prochain succès.

Au bout du compte, c'est probablement tout cela ensemble qui fait de Joël da Silva ce qu'il est: un être sans fard, vrai, à nu, touchant. Un créateur comme il n'y en a pas d'autre; comme on n'en fait plus, plutôt.

***

Le Temps des muffins
Texte, mise en scène et interprétation: Joël da Silva. Une production du Théâtre Magasin ciblant les enfants de 4 à 6 ans, présentée à la Maison Théâtre du 2 au 27 février.