Quand le théâtre rejoint le sacré

Plus de quatre siècles après sa création, que le répertoire shakespearien nous soit ou non familier, le titre à lui seul suffit à évoquer l'incontournable finalité qui attend les jeunes amoureux.

La relecture qu'en fait Olivier Lépine est un rappel que rien ne change: ce qui divise les familles est de la même eau que ce qui divise les peuples ou les gangs de rues. Les pays, les villes, sont toujours le théâtre d'histoires sanglantes.

Inégalités sociales, pauvreté, suicide: tout ce qui avait cours hier se fait lisible encore aujourd'hui dans le grand livre des répétitions de l'histoire. À la fois classique et moderne, audacieuse et exigeante, la vision de Lépine est théâtralement ouverte: dans la lecture qui en est faite, la beauté qui surgit, dans la résolue modernité du costume, le recours au micro, la présence d'éléments liés aux courants actuels, l'unité dans les déplacements, la générosité des acteurs, la rigueur qui les anime, la musique, la finesse des éclairages, et la secousse, l'énorme secousse, qui saisit tant en ouverture qu'en fermeture. Ajoutez à cela une scénographie qui reproduit le grand échiquier où nous sommes tous et toutes les pièces du même jeu, prisonniers de nos cases respectives, tiraillés entre lumière et ténèbres.

Il y a de ces moments où le théâtre rejoint le sacré et nous fait (Dieu merci) oublier que la culture est une industrie qui se doit d'être performante et rentable. De ces moments où l'oeuvre, malgré certaines faiblesses dans la diction, ou les nuances de sens çà et là moins maîtrisées, défie le temps, sonde le corps et le coeur, ne cherche pas à séduire et parvient à soulever ce qui ne demande qu'à l'être: le talent de tous et la passion de ce qui se joue, de ce qui se dit.

Il y a des moments où l'on se prend à souhaiter qu'une oeuvre prenne d'assaut une ville et qu'elle l'assiège bien au-delà des quelques semaines prévues à l'affiche. Les bénédictions pleuvent à verse sur ta tête, dit Frère Laurent à Roméo. Que bien des bénédictions pleuvent à verse sur ce Roméo et Juliette.

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Collaboratrice du Devoir