Théâtre indigeste

Éternelle contradiction de l'artiste? Dans une récente entrevue avec Nathalie Petrowski, Dave St-Pierre affirme vouloir «rejoindre monsieur madame Tout-le-Monde» et dit qu'il aimerait bien avoir «le même public que Martin Matte»! Or avec Moribonds, une pièce «aux accents comico-tragiques», l'enfant terrible de la danse recevrait plutôt des tomates de ce public-là! Cette première version d'un spectacle que St-Pierre et son équipe souhaitent voir rejouer ailleurs à Montréal, puis en tournée, risque de ne pas aller plus loin que la salle de la rue Marie-Anne, où il tient l'affiche jusqu'à samedi prochain.

Pour le chorégraphe, qui a connu son lot d'épreuves ces dernières années, l'exercice tient du passage à vide. Avec une jeune compagnie, Til.T, St-Pierre se fait metteur en scène (il préfère le terme «metteur en images»), afin de rendre hommage au créateur argentin subversif et controversé, Rodrigo García. La troupe s'est surtout inspirée d'une pièce de García qui critique férocement la société de consommation: L'Histoire de Ronald, le clown de McDonald's. Déjà, avec McDo comme symbole des dérives du capitalisme, Garcia n'a pas cherché très loin... Mais, au moins, son esthétique destroy et radicale secoue et interpelle le public.

Or ici, Dave St-Pierre n'approfondit rien; ni esthétiquement ni idéologiquement. Sa lecture reste au premier degré, infantile (par moment, on croirait voir des protagonistes de Passe-Partout sous acide). Certaines scènes sont gratuites, insoutenables. Comme lorsque les comédiens aspergent Gaétan Nadeau (le clown Ronald affublé d'une perruque rouge et d'un caleçon jaune) de trois bouteilles pleines de ketchup avant d'étaler la sauce sur son corps, puis de s'en délecter... Le pire, c'est que Nadeau restera inerte sur la scène tout le reste du spectacle, alors que l'odeur du ketchup gagne la salle... Et nous lève le coeur. Pénible.

Il faut dire que le texte de Sarah Berthiaume n'est pas fort. Aussi moribond que son titre. Résumer cette histoire de famille dysfonctionnelle serait une perte d'espace. C'est sans doute là où St-Pierre a erré avec ce projet. Dans ses créations en danse contemporaine, les images fortes, le mouvement percutant, la technique et le talent des interprètes arrivent à bien rendre son univers inclassable et fascinant. Au théâtre, cela passe d'abord et avant tout par les mots. Si ceux-ci ne sont pas au rendez-vous, on a beau vider des tonnes de ketchup sur la scène, cela reste inutile et ennuyeux.

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Collaborateur du Devoir

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