Théâtre - Un jeu qui se joue à deux

Marc Beaupré et Pierre-François Legendre dans Bar.
Photo: Lydia Pawelak Marc Beaupré et Pierre-François Legendre dans Bar.

Des losers. C'est bien ce que sont Nino (Pierre-François Legendre) et Pietru (Marc Beaupré), attachants protagonistes de Bar, l'une des premières pièces de l'Italien Spiro Scimone (elle fut créée en Italie en 1996).

Le premier, tenancier d'un bar que l'on suppose plutôt sinistre, est pendu aux jupes de sa mère et rêve de servir les apéritifs dans un établissement plus relevé. Le deuxième, pilier de bar qui n'hésite plus à fréquenter davantage l'arrière-boutique que le zinc, joue à des jeux dangereux avec la petite mafia locale. De grands naïfs, certes, mais aussi de petits exploités qui, à leur tour, cherchent des moyens d'exercer un contrôle sur l'autre et de se tailler une petite place dans un monde d'escroqueries, de putasseries et d'argent sale. Ce sont des paumés qui n'ont, hélas, pas les moyens de se payer la vie rêvée en argent sonnant.

La mise en scène de Luce Pelletier les tire vers le clown, à coups de facéties et de légères espiègleries, accentuant leur candeur et leur caractère enfantin sans trop exagérer les traits. Si cela les rapproche, au premier degré et de manière superficielle, de Beckett et son Godot, ça a surtout le mérite de nous les présenter comme les pions d'un petit jeu sans fin. Car Nino et Pietru sont les dociles jouets de Gianni, ce crapuleux qu'on ne verra jamais sur scène mais qui les manipule à son gré, tout comme ils sont l'un pour l'autre, selon les cas, des alliés ou des concurrents dans le grand jeu de la poursuite d'une vie meilleure et de la vengeance contre l'assaillant.

On n'est pas à un retournement de situation près dans une telle mécanique, et les rôles seront inversés à quelques reprises, même si cela se produit tout en douceur. Une dualité que la scénographie d'Olivier Landreville exprime par des jeux de damier au sol et sur les murs en semi-transparence. Évocateur et intelligent.

Reste que la metteure en scène observe ses personnages d'un oeil généralement tendre et amusé, et que, par là, elle escamote la cruauté de certains de leurs échanges. Car Spiro Scimone écrit presque comme un David Mamet ou un Harold Pinter: répliques courtes, parfois agressives, souvent interrogatives, mais surtout pleines de trous et de non-dits que chaque personnage interprète à sa manière ou laisse en suspens, créant de petites ambiguïtés et de petits malaises que la direction d'acteur de Pelletier ne met pas tellement en lumière.

Le rapport à l'argent et au pouvoir d'achat, qui m'apparaît comme l'un des importants moteurs de l'action dramatique dans cette pièce, est aussi traité avec grande légèreté.

Il faut dire que Bar est une pièce bien plus inoffensive que Nunzio ou La Fête, des textes que Scimone a également écrits dans les années 1990 et dont l'esprit «pinterien» est plus palpable, les tensions entre les personnages y étant aussi exposées plus crûment. L'auteur réussit à y traduire un monde cruel et désenchanté tout en ne lésinant pas sur la tendresse. Qui sait, d'autres metteurs en scène québécois auront peut-être envie de s'y frotter...

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Collaborateur du Devoir

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