Théâtre - Bienvenue dans le club

Si la pièce Cravate Club, de Fabrice Roger-Lacan, fut écrite il y a dix ans, on peut dire sans se tromper qu'elle cadre fort bien dans notre ère Facebook. Le texte du scénariste français, petit-fils du psychanalyste de renom, traite en effet de notre criant besoin d'amour, de reconnaissance et d'appartenance, ainsi que de nos définitions parfois extensibles du terme «amitié» et des valeurs qui s'y rattachent traditionnellement: loyauté, confiance, sincérité.

Roger-Lacan a ainsi cons-truit un amusant duel entre deux copains architectes dont la firme connaît un certain essor. Malgré la franche camaraderie qui les unit, Adrien n'assistera pas à la petite fête organisée pour les 40 ans de Bernard; en effet, il ne peut manquer le souper mensuel de son club, un engagement dont Bernard entend parler pour la première fois.

Dès lors, ce dernier ne nourrit qu'une seule obsession: être admis dans ce mystérieux groupe dont les membres portent une cravate bleue et se font appeler les Porcs-épics. Rappelons que, pour Schopenhauer, la vie de ces rongeurs symbolise bien le paradoxe des rapports humains: s'ils ont besoin de la chaleur que la proximité des autres leur apporte, ils ne peuvent jamais se serrer de trop près sans se faire piquer.

Pour que la confrontation entre les deux hommes et la fulgurante destruction psychique de Bernard — qui semble prêt à d'énormes bassesses pour accéder aux hautes sphères — fonctionnent, il faut que l'ensemble bénéficie à la fois d'une précision digne d'un mécanisme d'horlogerie dans l'exécution et d'interprètes au diapason. Or c'est justement avec ces deux éléments que le bât blesse dans l'actuelle production du Ludik Théâtre, un spectacle au rythme laborieux dans lequel les acteurs n'arrivent pas à nous convaincre qu'il existe une quelconque chimie entre eux.

Interprète lui-même doué pour la comédie, Patrice Coquereau, qui se contente ici de signer une mise en scène sans vigueur, joue bien avec quelques procédés prometteurs — théâtre d'ombres, décor manipulé à vue — qui finissent pourtant par lasser tant ils apportent peu au propos. La scène baigne dans un éclairage verdâtre, drôle d'aquarium où batifolent mollement les deux comédiens. Mario Morin, en Adrien, a peu de nuances de jeu dans son arsenal; face à lui, Didier Lucien cabotine par soubresauts et décline en une boiteuse progression la descente aux enfers de son personnage.

Bref, cette comédie man-que singulièrement de nerf et de précision, alors que l'affrontement psychologique (doublé d'un commentaire social) qui devrait en être le coeur laisse froid tant il man-que d'engagement.

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Collaborateur du Devoir