Théâtre - Femme de rêve

D’homme ordinaire, Nina Arsenault est devenue l’incarnation d’un fantasme féminin.<br />
Photo: David Hawe D’homme ordinaire, Nina Arsenault est devenue l’incarnation d’un fantasme féminin.

Souffrir pour être belle: Nina Arsenault a porté cette maxime à son paroxysme. La performeuse canadienne n'est pas la première à transformer son propre corps en œuvre d'art à travers la chirurgie esthétique — on pense évidemment à l'artiste française Orlan. Mais chez cette transsexuelle, la transformation, radicale, est nourrie par une quête obsessionnelle de la beauté.

D'homme ordinaire, elle est devenue l'incarnation d'un fantasme féminin, se sculptant la plastique d'une créature de rêve grâce à une soixantaine d'opérations et à de dangereuses injections de silicone. Un physique pulpeux de poupée gonflable qui tient davantage de la «caricature» de la féminité que de la femme ordinaire.

Émergeant lentement sur le podium (l'autel?) placé sur scène, telle une apparition, moulée dans une robe (évidemment) en plastique, la voix douce et caressante, les poses étudiées, Nina Arsenault est une vision en soi. L'artiste se met très délibérément en scène comme objet dans ce singulier spectacle solo, où elle raconte en anglais l'aventure de sa métamorphose. Son récit troublant, intelligent, traversé d'humour, retrace sa découverte éblouie, à l'enfance, de la beauté des mannequins de magasin et des modèles pornographiques; son boulot dans le cybersexe qui lui a permis de financer sa transformation, et ses passages sous le bistouri. On y croise quelques personnages mémorables, évoqués avec force, y compris d'autres transsexuelles. Mêlant une imagerie religieuse à quelques vidéos de chirurgie, la créatrice semble faire de certaines des martyres du culte de la beauté.

Scène émouvante quand Arsenault retire sa perruque à la fin, exposant la vulnérabilité de l'être humain qui, s'étant construit de l'extérieur pour correspondre à son idéal, avoue oublier parfois qu'elle n'est pas un «objet ou une image», mais bien une femme. Il y a dans ce solo une grande conscience de soi et des enjeux de sa démarche.

Avec ses projections et son éclairage soigné, The Silicone Diaries présente l'allure d'un objet aussi léché et construit que son sujet. Le texte, lui, tend pourtant à se perdre un peu dans l'anecdotique, ses histoires s'étirant parfois indûment (le spectacle dure environ deux heures).

Reste que la quête de Nina Arsenault est tellement poussée à l'extrême, si hors-norme, qu'à travers son expérience, on remet forcément en question notre obsession du corps parfait, mais aussi les notions de vrai et de faux, les liens entre l'image et l'identité, le corps et l'harmonie intérieure. Sans oublier bien sûr les rapports mouvants entre l'artifice et la nature, le spectre de l'humain-«machine», qui prennent une couleur particulière à notre époque technologique...

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Collaboratrice du Devoir