100 ans du Devoir: après la chanson, place au théâtre

La comédienne et metteure en scène Marie-Thérèse Fortin<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir La comédienne et metteure en scène Marie-Thérèse Fortin

Malgré l'hiver qui se pointe, la période d'hibernation du Théâtre d'Aujourd'hui tire enfin à sa fin. Fermée depuis des mois pour des travaux majeurs de rénovation, l'institution de la rue Saint-Denis s'apprête à rouvrir ses portes au public dès cette semaine. Le Théâtre Le Clou, compagnie en résidence, ouvrira le bal avec son plus récent opus, Éclats et autres libertés, spectacle pour ados écrit à huit mains et mis en scène par Benoît Vermeulen. Le dimanche 5 décembre, le Théâtre d'Aujourd'hui sera également l'hôte d'une lecture publique réunissant quatre dramaturges et sept acteurs autour du thème de la liberté de presse.

«Bernard Descôteaux, directeur du Devoir, m'a approchée afin de savoir si je voulais me joindre à un groupe qui organisait les activités entourant le centenaire du journal», explique la comédienne et metteure en scène Marie-Thérèse Fortin, directrice artistique de l'établissement. «Comme la mission de notre théâtre est très liée à la dramaturgie québécoise et à l'histoire du Québec contemporain, il voulait voir si nous pouvions trouver une activité commune qui réunirait nos deux maisons.»

L'idée d'inviter des auteurs dramatiques à proposer des textes sur la question de l'indépendance de presse est l'oeuvre indirecte de Carole Fréchette. En 2004, lors du centenaire de L'Humanité, le quotidien français avait convié dix écrivains, dont l'auteure du Collier d'Hélène et des Quatre morts de Marie, à écrire autour d'un événement marquant des 100 dernières années. Fortin, qui avait eu l'occasion de lire la courte pièce Route 1 que Fréchette a écrite à cette occasion en pensant aux enfants victimes de la guerre du Vietnam, a trouvé dans la formule l'élan pour souligner à sa façon l'anniversaire du Devoir.

«La liberté de la presse, ça me paraissait au départ assez abstrait: sur un tel thème, on peut écrire un essai ou un bon article, mais une pièce de théâtre? confie Carole Fréchette. On peut s'attarder au point de vue du journaliste ou du directeur d'un journal, ou alors traiter de l'événement raconté, poursuit-elle. J'ai plutôt choisi d'emprunter le regard du lecteur afin d'explorer comment cet objet constitue une interface entre l'individu et le monde. Je suis une grande lectrice de journaux, et ça me fascine ce rapport qu'on établit avec eux, comment on les lit parfois en diagonal avant de tomber sur une information ou un détail qui nous interpelle de manière intime.»

C'est donc par le biais d'une petite autofiction que Carole Fréchette a choisi de nous faire partager l'un de ces moments de lecture, qui servit d'ailleurs de bougie d'allumage à la création d'une oeuvre plus ambitieuse. Sa plus récente pièce, Je pense à Yu, qu'on a pu entendre en septembre lors de l'événement Dramaturgies en dialogue organisé par le Centre des auteurs dramatiques, tire en effet son inspiration directe d'un entrefilet paru dans Le Devoir en février 2006. Remuée par l'histoire de militants chinois emprisonnés après les événements de la place Tian'anmen en 1989, la dramaturge a fait de Yu Dongyue, une jeune journaliste que 17 ans d'incarcération auront laissée dans un état mental pitoyable, un important sujet de réflexion pour le personnage de Madeleine, Québécoise en quête d'elle-même.

Olivier Kemeid, Catherine Léger et Jean-Philippe Lehoux ont également pris la plume pour proposer de courtes fictions dramatiques d'environ 15 minutes chacune; tous trois sont diplômés en écriture à l'École nationale de théâtre du Canada, qui fête pour sa part cette année son cinquantième anniversaire. «Comme je connais plutôt bien les quatre auteurs, dit Marie-Thérèse Fortin, je peux percevoir comment Le Devoir a influencé l'écriture des textes, même si nous avions bien spécifié que le sujet restait la liberté de presse et qu'on ne s'attendait pas à lire quatre apologies du journal. On sent la provenance, l'âge et les perceptions de chacun, et je dirais que la tonalité générale ne manque pas de mordant ni d'humour.»

Le Canada fait bonne figure parmi les nations où les entraves à la liberté de presse seraient les moins considérables, du moins selon Reporters sans frontières. A-t-on tout de même des raisons de s'inquiéter d'un éventuel rétrécissement? «On assiste à l'appropriation des grands journaux par des groupes de presse, des entreprises, des multinationales, souligne Marie-Thérèse Fortin. Je crois qu'en France, il ne reste que Le Canard enchaîné qui soit indépendant. Cette concentration des pouvoirs est très préoccupante, car si elle n'empêche pas la liberté d'expression, elle peut l'orienter en choisissant par exemple de couvrir certaines affaires selon certains angles, ou alors de se taire sur certains sujets. Ça devient plus sophistiqué et parfois plus sournois.»

Carole Fréchette analyse pour sa part que si nous ne sommes pas aux prises ici avec une sévère censure étatique, une menace insidieuse plane tout de même sur notre libre accès à une information objective et diversifiée. «Toutes ces histoires de convergence et de groupes d'influence font que le danger réside dans la perte de la diversité des points de vue et l'édulcoration de l'information.» Elle ajoute que de nos jours, plusieurs brandissent le principe de la liberté d'expression pour justifier des propos haineux ou qui incitent à l'intolérance. «Nous marchons sur une ligne assez fine en ce sens, il s'agit d'un débat de société qui n'a jamais de fin.»

Outre Marie-Thérèse Fortin, les comédiens Gilles Renaud, Alexis Martin, Guylaine Tremblay, Anne-Élisabeth Bossé, Sébastien Dodge et Alexia Bürger participeront à cet événement, qui permettra au public de découvrir à la fois les habits neufs du Théâtre d'Aujourd'hui et le point de vue d'artistes engagés sur une question qui préoccupe depuis 100 ans les artisans du Devoir comme ses lecteurs.

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Collaborateur du Devoir