Théâtre - Tout dire en tout petit

Daniel Brière et Francine Alepin<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Daniel Brière et Francine Alepin

Daniel Brière rit dans sa barbe de trois ou quatre jours, comme d'habitude, en racontant d'où est venue l'idée de ce Naissances qui prend l'affiche de l'Espace libre mardi. En droite ligne du 6e Salon international du théâtre contemporain, cette fabuleuse folie orchestrée il y a quelques années par le Nouveau Théâtre expérimental (NTE). Pour être plus précis encore, du petit stand du Théâtre Micro de Montréal (TMM) que tenait le comédien Paul Savoie lors de l'événement.

Devant lui, Francine Alepin — un des cinq auteurs du spectacle avec Simon Boulerice, Catherine Vidal, Gary Boudreault et Stéphane Demers — croule de rire pendant qu'il explique ce qu'Alexis Martin et lui ont souhaité explorer avec cette production.

Contraintes lourdes

Naissances est ce que l'on pourrait appeler un spectacle typiquement NTE, du genre que l'on ne peut voir qu'à l'ancienne caserne de pompiers de la rue Fullum. Brière et Martin ont souhaité voir remettre ici plusieurs de nos habitudes théâtrales en question.

D'abord le spectacle lui-même, habituellement joué dans une salle devant des spectateurs. Naissances ne sera pas joué dans un lieu, mais bien dans cinq différents espaces de l'Espace libre, chaque fois devant des petits groupes d'une vingtaine de spectateurs — «23 précisément», dit Brière en essayant d'avoir l'air sérieux... Il découle de cette première contrainte imposée — puisque c'est la façon dont on explore les limites du théâtre au NTE, on le sait — la réalité bien concrète du «petit» spectacle: Brière et Martin parlent d'UMT, pour «Unités micro théâtrales»...

Le microspectacle doit donc pouvoir être joué partout, n'importe où, avec peu de moyens. Le performeur-comédien peut se faire aider par les concepteurs engagés par le NTE (Michel Ostazewski, Erwann Bernard et Benoît Durand-Jodoin), mais il doit «assumer» complètement la «gérance» dudit spectacle: mise en scène, décor, costumes, technique. Il s'occupe de tout et il joue seul son texte — s'il décide qu'il y a un texte, bien sûr...

Mais comme Brière et Martin ont choisi d'inviter cinq créateurs d'horizons différents à venir jouer avec eux... le «petit» spectacle doit aussi être court. Douze minutes, douze! Pas plus puisque le tout doit s'échelonner sur un peu plus d'une heure (5 X 12) avec les déplacements des spectateurs dans le bâtiment tout entier... C'est dire aussi que chaque soir, chaque comédien jouera cinq fois devant des spectateurs chaque fois différents.

Pour orienter un peu plus l'exploration, pour lui donner un cadre commun, les deux décapeurs-de-certitudes-en-chef du NTE ont ensuite décidé d'imposer un thème: celui de la naissance, justement. «Naissances avec un "s", ajoute Brière. Comme dans naissance d'un enfant, mais aussi d'une ville ou d'une civilisation; naissance d'un sentiment ou d'un amour; naissance dans sa pluralité...»

Résumons. Nous voilà maintenant avec cinq microspectacles joués, chacun, en même temps, dans des endroits différents de l'ancienne caserne. Autosuffisants, portatifs, autonomes, les cinq spectacles illustrant le thème de la naissance sont pensés, joués, scénographiés et même éclairés et sonorisés par leur auteur.

De leur côté, Daniel Brière et Alexis Martin seront là pour s'occuper de l'accueil des spectateurs. Ce sont eux qui les remettront entre les mains des bénévoles qui, chaque soir, vont se charger de piloter les groupes de spectateurs d'un microspectacle à l'autre. Brière prévient tout de même que les deux compères nous réservent quelques petites surprises de bon goût durant l'entracte...

Un défi

Comment réagit-on devant une telle proposition? Francine Alepin — oui, celle d'Omnibus — a tout de suite vu la chose comme «un formidable défi».

«Comme tous les défis, c'est à la fois extrêmement stimulant et incroyablement difficile. Heureusement, Daniel et Alexis ont été pour moi des guides à travers tout cela; ils m'ont souvent aidée à réanimer la flamme lorsque je tournais en rond. [...] J'ai voulu prendre les consignes au pied de la lettre et je me suis presque tout de suite mise à lire les plus grands mythes fondateurs de l'humanité. Je suis rapidement tombée sur les reproductions de ces premières figurines représentant la déesse mère... C'est de là sans doute qu'est venue mon idée d'utiliser des figurines d'échelles différentes.» Bref, elle a choisi de raconter l'histoire de la naissance de l'humanité.

Ne restait plus qu'à mettre cela en forme. En douze minutes. Et pourquoi pas, tant qu'à y être, sans mot? «C'est une contrainte supplémentaire que je me suis imposée, dit-elle en souriant du coin des lèvres. J'ai voulu plonger dans l'expérience en me servant de mes outils les plus sûrs. De celui que je connais le mieux et avec lequel j'ai l'habitude d'explorer dans mon travail chez Omnibus: mon corps. C'est ainsi que s'est rapidement imposé le besoin de définir mon corps tout entier comme le territoire du spectacle.» Là-dessus, elle sort chercher une sorte de petite valise de laquelle elle tirera des figurines en plastique, des tiges de métal, des bouts de bois... «Tous les éléments de mon microspectacle sont là devant vous, moi y compris...»

Daniel Brière conclut en soulignant à quel point les démarches des cinq créateurs de Naissances sont complètement différentes les unes des autres. «Chacun s'est vraiment lancé dans une recherche profonde pour développer des univers très forts dans des styles différents. Stéphane [Demers] est probablement celui qui a développé l'approche la plus techno alors que Gary [Boudreault] a choisi la simplicité et le dénuement pour raconter la naissance du monde avec rien. L'éventail des approches est absolument fascinant et je pense que l'exercice est très réussi.»

On pourra s'en faire déjà une petite idée en consultant le blogue (www.nte.qc.ca/category/blog/naissances) développé par le NTE, où l'on trouvera une foule de documents intéressants, dont la lettre dans laquelle Alexis Martin définit les contraintes auxquelles doivent se soumettre les participants à l'expérience de Naissances. Il y a là aussi des extraits vidéo, des entrevues, des séances de travail, des photos absurdes, des références à des livres aussi et à des documents divers dont on s'est servi pour le spectacle. Une mine: des heures de plaisir et de découvertes...

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Naissances
Cinq microspectacles écrits, joués et scénarisés par Francine Alepin, Gary Boudreault, Simon Boulerice, Stéphane Demers et Catherine Vidal. Une production du NTE présentée à l'Espace libre du 30 novembre au 18 décembre. 514 521-4191.