Théâtre - Le jeune type et la Mort

Deux fois plutôt qu'une, j'ai croisé Jean-Philippe Baril-Guérard et sa défroque de coursier à vélo au cours de la dernière année. Aux Contes urbains 2009, d'abord, où ses talents de conteur ont convaincu plus que sa plume; puis, au Festival de théâtre de rue de Lachine en juin dernier, où il déboulait en trombe sur son destrier pour livrer en urgence ses contes crades aux badauds. Il faut dire qu'à Lachine, on déambule dans la foule, on s'attarde plus ou moins, on butine tant on est sollicité de toutes parts...

Voilà pourquoi Le Damné de Lachine et autres contes crades permet de prendre une meilleure mesure du jeune homme en tenue de cycliste, lauréat du Prix de l'Égrégore en 2007 pour son texte Baiseries. Si Baril-Guérard donne son spectacle solo à l'Espace 4001, sur le Plateau Mont-Royal, son récit nous ramène pourtant à Lachine, lieu où s'amorce entre son personnage et la Mort une amusante danse macabre qui court sur une demi-douzaine de contes.

La grande qualité de l'écriture du diplômé en interprétation du cégep de Saint-Hyacinthe réside dans sa capacité à investir le décor montréalais d'une sérieuse dose d'imaginaire inquiétant. On suit ainsi une coulée de sang qui remonte du centre-ville jusqu'à la rue Bloomfield, des nuages maléfiques s'amoncellent au-dessus de l'hôpital Sainte-Justine, un sombre immeuble sur la rue de Gaspé abrite les bureaux de la Mort (au 13e étage, évidemment) et la Grande Faucheuse elle-même sillonne en Vespa le circuit Gilles-Villeneuve.

S'il s'agit d'un des principaux traits des contes urbains créés par le dramaturge Yvan Bienvenue que de dépeindre la ville (et Montréal en particulier) comme un endroit où le fantastique peut surgir du moindre recoin, la personnalité du protagoniste et son itinéraire dans le temps et l'espace donnent ici une cohérence supplémentaire à l'ensemble de la soirée. La verdeur de la langue et les capacités du jeune conteur qui regarde son public dans les yeux, prêt à réagir et à répondre, compensent largement une matière textuelle un peu répétitive.

Un bémol, tout de même: le dialogue entre l'acteur et le musicien Hugues Clément, dont l'attirail occupe une partie significative de l'espace scénique, paraît fort peu développé. Si la présence du «vélophone» (une bicyclette déconstruite reliée par des micros à un ordinateur) intrigue, son apport reste à prouver.

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Collaborateur du Devoir